‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 45 sur 223 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Toutes les formalités matrimoniales sont faites, ou en train de se faire. Ainsi, à moins que le ciel ne tombe, ou que la foudre ne m'écrase — ce qui n'est pas probable, dans ce moisci — dans dix-huit jours je serai marié, et alors commencera pour moi une nouvelle vie, vie de bonheur, je l'espère, quoique plus sérieuse. Je puis donc chanter avec le poète :

Oui, c'en est fait, je me marie.

Je veux vivre comme un Caton.

S'il fut un temps pour la folie, Il en est un pour la raison.

Oui, c'en est fait, bientôt je serai marié, n'en déplaise à mes amis Rouen et de Grussol qui, ce matin même, m'ont plaisanté, affectant de ne pouvoir croire à cette nouvelle. Ce serait, à les entendre, la nouvelle « la plus étourdissante » de toutes celles qu'ils ont apprises à leur retour à Paris. Mon vieil ami Rouen revient d'accomplir une mission en Orient. Il a assisté, sur le vaisseau de l'amiral de Rigny, à la bataille de Navarin (20 octobre 1827), où fut détruite la flotte du Sultan par les escadres réunies de l'Angleterre, de la France et de la Russie. Sans doute, c'est là un beau fait d'armes, puisque les forces maritimes du Sultan étaient supérieures aux trois flottes combinées, et que les fers de la Grèce ont ainsi été brisés; mais, sous un autre point de vue, ce fait d'armes a été déplorable, car il a détruit, au profit de la Russie, les forces navales de la Turquie. Quant au jeune de Grussol, il était aide de camp de M. de Mortemart, quand cet ambassadeur du Roi en Russie a suivi l'empereur Nicolas à l'armée. Il nous a donné des nouvelles de Paul de Bourgoing, cet excellent garçon, qui, toujours quelque peu excentrique, a quitté momentanément sa plume de premier secrétaire d'ambassade pour aller guerroyer contre les Turcs.

5 janvier 1829.

Mon mariage a eu lieu le 18 décembre;^voilà donc dix-neuf jours, mais il me semble qu'il n'y en a que trois ou quatre, tant le temps marche vite quand on est heureux avec sa

femme. Sa femme! Quel joli mot nouveau dans mon vocabulaire!...

A l'état civil, de même qu'à la bénédiction nuptiale, j'ai eu pour témoins : François- Joseph-Maximilien Gérard, comte de Rayneval, ministre d'Etat, ambassadeur du Roi près la Confédération helvétique, et l'ami qui a accompli le miracle de me marier, Achille, baron Prévost, maître des requêtes au Conseil d'Etat, secrétaire du cabinet du Roi. Le vicomte de Martignac, le comte de La Ferronnays, le maréchal duc de Trévise, le baron Portai et le baron Pasquier ont signé à mon contrat de mariage.

Donc, le 18 décembre, à 11 heures, l'acte civil de mon mariage a été dressé à la mairie du premier arrondissement, et l'union prononcée par M. Honoré de Viany, premier adjoint du maire. Après quoi, nous nous sommes rendus, avec les témoins et les proches parents, chez l'ancien évêque de Tulle, Mgr de Sagey, grand-oncle maternel de ma femme, lequel évêque nous a donné, dans sa chapelle particulière, en présence du curé de la paroisse de Saint-Louis-d'Antin, la bénédiction nuptiale, cérémonie qui m'a semblé fort solennelle.

L'évêque est un beau vieillard, rempli de dignité et sentant fort son ancien régime. Bénissant l'union d'une, petite-nièce qu'il aime beaucoup, il était naturel qu'il dût s'attendrir en prononçant l'allocution d'usage, et cette émotion lui a, quelque peu, fait perdre le fil de son discours. Mais il a repris son calme en temps utile; il s'est arrêté, s'est recueilli un instant et son éloquence ne s'est plus trouvée en défaut.

Un court épisode m'a assez diverti intérieurement, sans me faire perdre la gravité que je devais garder. Au moment de la prononciation du mariage religieux, le prêtre qui le bénit demande, par formalité, à l'époux (puis à l'épouse), quels sont ses noms, puis s'il consent à prendre pour épouse Mlle... Or, voici le petit dialogue qui eut lieu alors entre l'évêque et moi :

— Gomment vous nommez-vous?

— Jean-Baptiste-Alexis-Ferdinand de Cornot, chevalier de Gussy.

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