CHAPITRE XXIII
— Au pied des autels, les titres ne sont pas en usage. Dieu ne reconnaît pas ces distinctions vaines que les hommes ont introduites entre eux... Jean-Baptiste-Alexis-Ferdinand de Gornot de Cussy, vous déclarez prendre pour épouse Louise- Charlotte-Amélie Dulong de Rosnay, ici présente?...
— Oui, monsieur.
Il faut dire : Oui, Monseigneur. — »
Tout cela d'un ton paternel. Le bon évêque, qui veut que, devant l'autel, j'oublie que je suis né gentilhomme, n'entend pas que j'oublie que les hommes ont adopté, pour les évêques, la qualification de « Monseigneur ». Mais, bien qu'il attache du prix à recevoir ce titre, je suis persuadé qu'il aimerait mieux qu'on oubliât qu'il est évêque que vieux gentilhomme, sorti de noble et antique souche.
Le Roi, ainsi que les princes et princesses de la famille royale, m'ayant fait l'honneur de me désigner le jour du 26 décembre, pour honorer mon contrat de mariage de leur signature, je me suis rendu au château avec M^ Gastel, mon notaire, et le comte Hermand Dulong de Rosnay, mon beau-frère. Sa Majesté a été fort gracieuse. Elle m'a adressé quelques paroles obligeantes sur mes antécédents aux gardes du corps et dans les légations. Ensuite, elle a fait à M^ Castel une question sur la marche et le mouvement des affaires notariales :
— Les affaires de votre étude vont-elles bien, monsieur le notaire?...
Et mon pauvre Castel, auquel, en dix occasions semblables, le Roi n'avait jamais parlé, a répondu, déconcerté, ne s'attendant nullement à ce que le Roi causerait avec lui :
— Mais, pas mal, monsieur, je vous remercie...
Y a-t-il derrière les portières du cabinet royal des surveillants?... Oreilles qui écoutent, yeux qui voient, bouches indiscrètes qui répètent?... Dans le cabinet du Roi, il n'y avait, outre Sa Majesté, que mon beau-frère, le notaire et moi. Eh bien! trois heures après, me rendant au ministère des affaires étrangères, j'ai été accosté par le comte d'IIauterive, qui m'a dit :
— Est-il vrai que votre notaire a été assez distrait, ou assez déconcerté, pour répondre au Roi, à la question de Sa Majesté s'il faisait de bonnes affaires : « Mais, pas mal, monsieur, je vous remercie. »
La chose a-t-elle paru si plaisante au Roi, qu'il en a ri avec ses entours, l'instant d'après, et que le propos a pu circuler immédiatement?...
En sortant du cabinet du Roi, nous sommes allés chez Mgr le Dauphin. Comme Sa Majesté, le prince s'est montré aimable et bon, mais sans beaucoup d'esprit, bien qu'il ait cherché à en faire quelque peu :
— Vous voilà, monsieur le chevalier, m'a-t-il dit, capitaine d'une jolie frégate, avec laquelle j'espère que vous ferez une longue et heureuse navigation. — »
La métaphore m'a paru assez curieuse dans la bouche du duc d'Angoulême que je ne savais pas si plaisant. Et est-ce en sa qualité de grand amiral de France que Mgr le Dauphin a cru devoir chercher son mot dans le dictionnaire de la marine? Quoiqu'il en soit, ce propos, qu'en toutes circonstances j'eus remarqué, tout en lui conservant le sens d'amabilité et d'obligeance qui était dans la pensée du prince, m'a d'autant plus frappé, que, le jour de la signature de mon contrat de mariage, le général comte Coutard, excellent homme, mais d'une écorce un peu rude, m.' avait dit, en voulant se faire gai et militairement aimable :
— Corbleu! mon cher ami, voilà une jolie petite frégate avec laquelle vous allez joliment manœuvrer et faire force de voiles!
Depuis Navarin, la marine est fort à la mode, et le brave général Coutard aura sans doute cueilli sa phrase de « capitaine Sabord » dans quelque vaudeville du Gymnase. Mais le duc d'Angoulême, qui ne va pas au Gymnase, où a-t-il pu trouver sa comparaison?...
Lorsque nous sommes arrivés chez Madame la Dauphine, l'huissier de service nous a désigné la table sur laquelle la princesse signerait. Peu après, la duchesse d'Angoulême a paru. Elle est entrée raide, sans la moindre amabilité dans la