CHAPITRE XXIII
physionomie, nous a regardés à peine, a pris la plume, a signé, a salué et s'est retirée, sans avoir dit un mot... Ah! malgré son auréole de fille de roi martyr, Madame la Dauphine n'est pas aimable!
Au reste, la duchesse de Berry n'a pas été plus gracieuse. Quand nous avons été introduits, elle était encore couchée, ayant, sans doute, oublié, et l'audience accordée, et son motif. Il a fallu que la princesse fit sa toilette, et plus d'une grande heure s'est écoulée. Alors, la duchesse nous a reçus, mais plus mal que si elle ne nous avait pas fait attendre aussi longtemps. Elle était placée à une table devant une fenêtre donnant sur le jardin des Tuileries. Nous avons franchi la distance, sans que la princesse ait daigné saluer; elle a pris la plume d'un mouvement brusque, signé, sans ouvrir la bouche, a salué alors, et nous nous sommes retirés... L'air moiisii qu'avait la figure de la duchesse n'est pas son air habituel. Signifiait-il qu'elle nous savait mauvais gré de l'avoir fait sortir de son lit plus tôt qu'elle n'avait dessein de le faire?
Le long retard éprouvé chez la duchesse de Berry nous a fait arriver, bien après l'heure indiquée, au Palais- Royal. Mgr le duc d'Orléans, sa noble et vertueuse compagne, et sa sœur, Madame Adélaïde, étaient auprès d'une cheminée, à l'extrémité d'un salon très grand et qui m'a paru d'une longueur comparable à celle du Champ de Mars, quand j'ai vu qu'il me fallait franchir cette immense pièce pour arriver près dos princes. Mais le duc d'Orléans, toujours bon et gracieux, m'a évité cet embarras en s'approchant, suivi de la duchesse et de Mlle d'Orléans, jusqu'au centre du salon, où se trouvait une table ronde :
— Je commençais à craindre quelque malentendu, me dit le prince d'un ton parfaitement obligeant, quand j'ai vu le temps s'écouler sans vous voir paraître, monsieur le chevalier.
— Je vous prie, monseigneur, de m'excuser. Je ne suis en faute qu'en apparence. Il y a bien un malentendu, mais je dois dire qu'il appartient tout entier au service de la chambre de Mme la duchesse de Berry.
Et j'expliquai au prince le long retard éprouvé aux Tuileries. Le duc d'Orléans a été d'une bonté parfaite. Il m'a parlé en toute simplicité des personnes qu'il connaît dans les sociétés de Berlin et de Dresde, a fait de grands éloges de feu mon beau-père qu'il a beaucoup connu, et dont il a encore déploré la fin prématurée. Puis il a ajouté :
— Mon fils aîné a dû se rendre à l'Ecole polytechnique, et n'a pu vous attendre, monsieur le chevalier; mais il m'a chargé de vous dire qu'il tient à écrire son nom sur votre contrat de mariage, et que, si ce n'est pas abuser de votre complaisance, il serait charmé que vous pussiez revenir demain.
J'ai exprimé au duc d'Orléans toute ma reconnaissance, puis me suis retiré. Le lendemain, je suis revenu au Palais- Royal. Mgr le duc de Chartres, qui est un beau jeune homme, mais fort timide, m'a reçu aussitôt et avec affabilité. Il m'a prié de l'excuser de m'avoir fait revenir, par le plaisir qu'il avait de faire ma connaissance, et a signé.
Toutes les personnes qui ont l'honneur d'être admis dans l'intimité de la famille d'Orléans ont l'éloge sur les lèvres, et même l'affection dans le cœur. Jamais plus d'affabilité, de simplicité dans les manières, ne se sont trouvées réunies à un si haut degré, chez un prince, à tant de noblesse, de distinction et de supériorité intellectuelle. Maintenant que j'ai approché les d'Orléans, je suis beaucoup revenu de ces excessives préventions que nourrissait contre eux mon vieil ami le marquis de Bonnay.
La Cour n'a pas encore pardonné au duc d'Orléans d'avoir servi la République française et d'être le fils du prince qui s'est fait appeler « Egahté ». Et, par surcroît, les intimes des Tuileries ne peuvent pardonner au duc d'Orléans d'être un prince plus distingué, de toutes façons, que ne l'est le duc d'Angoulême et que ne l'était le duc de Berry. Quant aux ultraroyalistes, j'en ai entendu plusieurs dire que, si le duc de Bordeaux venait à mourir, mieux vaudrait cent fois, mille fois, que la couronne fût placée sur la tête du duc de Lucques (1),
(1) Charles-Louis-Ferdinand de Bourbon, né en 1799. Fils de l'infante Marie-Louise, veuve du roi d'Etrurie et fille de Charles IV d'Espagne.