CHAPITRE XXIII
pauvre prince pourtant, que d'être remise « au fils du régicide Egalité (1)! »
Corfou, février 1830.
Treize mois depuis que j'ai laissé la rédaction de ce journal! Il me semble qu'il y a seulement treize jours...
Ayant quitté Paris le 25 avril de l'an dernier, Mme de Cussy et moi avons gagné le poste de Corfou à petites étapes, tout à fait par le chemin des écoliers. A partir de Nice — c'était la fin de mai — nous avons suivi, pour nous rendre à Gênes, la route de la Corniche. Rien de si admirable, de si effrayant, de si grandiose ne se développe nulle part ailleurs, aux yeux d'un voyageur qui suit une route avec des chevaux de poste. Arrivé à certains détours d'où l'on peut voir le chemin que l'on vient de franchir. on est tenté de s'étonner d'avoir pu passer sans accident. Il est regrettable que Mme de Sévigné n'ait pu connaître la route de la Corniche. Quelles belles lettres elle eût adressées à Mme de Grignan!
A Gênes, je refis connaissance avec mon ancien collègue Beugnot. Le vicomte Arthur Beugnot est un homme fort distingué, auteur de plusieurs ou\Tages qui lui marquent une belle place dans la littérature (2). Il est le fils du comte Beugnot, cet habile homme d'Etat, qui a été souvent sur le point d'être nommé pair, et a toujours vu, par une circonstance de détail, cette dignité s'éloigner de lui. On disait que lui-même s'était surnommé, à cette occasion, « le Tantale de la pairie ». Il est d'une taille fort élevée, et, quand il parlait à l'Emporour' il avait pris l'habitude de se courber tellement que Napoléon était obligé de se baisser pour l'entendre. Je me souviens avoir lu, il y a quelques années, un article biographique sur lui,
(1) Voici quinze ans bientôt que ces lignes ont été écrites. Malgré les fautes que l'on reprochait à la Cour, en 1828, j'étais alors loin de penser que Charles X ne mourrait pas sur le trône. {Note de V auteur 1843.)
(2) En 1821, Essai sur les institutions de Saint-Louis ; en 1824, Recherches sur l'état civil, le commerce et la littérature des juifs en France, en Espagne et en Italie, pendant la durée du moyen âge.
assez plaisamment traité, et qui débutait par ces vers de La Fontaine :
Un jour, sur ses longs pieds, allait je ne sais où Le héron au long bec emmanché d'un long cou...
Où va, en effet, M. le comte Beugnot?...
A Florence, l'accueil du baron de Vitrolles a été fort aimable, et, surtout, continuellement aimable. Mme de Vitrolles fut charmante aussi et promena Mme de Gussy partout dans sa calèche, le long des quais de l'Arno et aux Caséines. Pourquoi donc la baronne de Vitrolles, une bonne femme tout à fait, est-elle aussi peu distinguée?... Elle me dit, à l'occasion d'une fête récente qu'elle avait donnée dernièrement, que « la réception avait coûté gros et qu'il y avait plus de deux mille bougies ».
M. de Vitrolles à qui, lorsque j'étais au cabinet, j'avais rendu quelques services pour la remise de sa correspondance à M. de Courchant (1), à Paris, m'a traité, je le répète, avec une grande bonté, et même de la confiance et de l'intimité, pendant mon séjour à Florence. Il a donné en l'honneur de Mme de Cussy plusieurs brillants dîners où étaient conviés l'élite de la société florentine, mes vieux amis le baron et la baronne de Martens (2), les ministres étrangers, dont l'aimable lord Burghersh, ambassadeur d'Angleterre, grand amateur de musique, et même compositeur, et plusieurs notabilités françaises de passage, comme la duchesse de Vicence, encore belle, et qui devait l'être magnifiquement, lorsqu'elle épousa M. de Caulaincourt, et la marquise de Castries, très jolie femme, aux pas de laquelle s'est, dit-on, attaché le prince Victor de Metternich, fils du fameux chancelier autrichien.
En 1814, le baron de Vitrolles a joué un rôle politique des plus importants en faveur des Bourbons, en se rendant auprès
(1) Je pense que c'est le même M. de Courchant auquel on attribue un ouvrage fort méchant, mais fort curieux, publié il y a peu d'années sous le nom de Souvenirs de la marquise de Créquy. {Note de l'auteur, 1843.)
(2) Le baron de Martens est ministre de Prusse près le grand-duc de Toscane. {Note de l'auteur.)