‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 49 sur 223 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

de l'empereur Alexandre pendant la tenue du Congrès de Châtillon, dont il obtint, par ses menées, la rupture des négociations. Il a été, on peut le dire, la cheville ouvrière du retour des Bourbons. D'après ce que je lui ai entendu dire, j'ose assurer qu'il est l'auteur de l'écrit intitulé Note secrète^ remis aux puissances étrangères, écrit qui fut généralement blâmé, excepté par les personnes qui appartiennent, ou appartenaient alors au parti exagéré royaliste. Peut-être doiton attribuer à cette circonstance l'ordonnance qui, en 1818, sans considérant ni motif, raya le baron de Vitrolles de la liste des ministres d'Etat!... Quoi qu'il en soit, M. de Vitrolles rentra dans les affaires publiques. A la fin de l'année dernière (1829) il quitta la mission de Florence (1).

M. de Vitrolles s'était chargé de me commander lui-même mes chevaux de poste à Florence. Ses efforts n'aboutirent qu'à me faire tomber sur le plus mauvais voiturin que j'ai vu de ma vie, et nous n'arrivâmes à Rome que le 12 juin, après un voyage fort lent, ayant été assaillis sur la route et à l'entrée des villages par des nuées de mendiants déguenillés, et avoir été obligés, pour notre malheur, de nous arrêter en d'horribles locandas, où nous retrouvions toujours le même fade fromage de brebis, et des puces, en aussi grand nombre que les sauterelles en Egypte, au temps des Pharaons.

Nulle part, sur la route, pai* exemple, je ne trouvai de diffi-

(1) Je reçus à cette époque de lui, l'aimable lettre suivante :

Florence, 10 octobre 1829.

« J'ai reçu, mon cher chevalier, les deux lettres que vous m'avez adressées, en date du 15 septembre par la voie de terre, et du 18 septembre par la voie de mer. Je vous remercie de la bonté et de l'exactitude que vous avez mises à me tenir au fait des premières nouvelles qui vous arrivaient. Elles m'ont valu d'en être instruit aussi vite que lord Burghersh, et plus tôt que le chargé d'affaires de Russie. Vous savez que ces priorités ont bien leur valeur dans notre métier.

« J'ai été frappé, il y a six semaines, d'un malheur bien profond, quoique je n'eusse que trop lieu de m'y attendre. J'ai perdu mon angélique fille, dont la santé avait été le premier motif de mon séjour en Italie. Je pars dans peu de jours pour Paris. Si vous pensiez que je puisse vous y être bon à quelque chose, je vous prie de compter entièrement sur moi... »

« Le baron de Vitrolles. »

cultes de la part des employés des douanes, car, avec de l'argent, tous les empêchements de cette nature disparaissent en Italie, cette terre bénie de la mendicité générale. Les employés nous réclamaient tout franchement la biiona mane en échange de leur laissez-passer.

Cet usage de la hiiona mane m'a semblé atteindre en Italie des proportions inouïes, et les domestiques romains tirent parti de toutes les circonstances, même les plus minimes, pour obtenir cette étrenne, qui, avec leurs allures de mendiants, paraît tout à fait une aumône. Ainsi, étant allé trois fois, pendant mon séjour à l'ambassade de France que gérait mon ancien collègue Belloc, en remplacement de M. de Chateaubriand retourné à Paris depuis quelque temps, je trouvai trois fois, au sortir du cabinet de Belloc, un valet de l'ambassade, avançant la main et me réclamant une hiiona mane, parce qu'il était « celui qui avait eu l'honneur de tourner le bouton de la porte du cabinet où se tenait le chargé d'affaires de France, lorsque mon Excellence vint lui faire visite ».

M. de Chateaubriand avait quitté son ambassade pour rentrer à Paris, ayant, je le crois bien, l'espoir de devenir le successeur du comte de La Ferronnays, dont la santé toujours chancelante avait forcé cet homme d'Etat à quitter une deuxième fois la direction des affaires étrangères. Ce département fut alors confié, par intérim, au comte Portails, garde des sceaux (1).

J'aime beaucoup M. de Chateaubriand; mais je dois reconnaître que son esprit travaille trop et devient inquiet. Il établit, quelquefois, des doctrines à son usage, qu'aucun bon argument ne saurait détruire, et il a une dose de personnalité et d'amour-propre assez forte pour obscurcir, à l'occasion, sa raison. C'est ainsi, par exemple, qu'ambassadeur du Roi à Rome, il trouvait au-dessous de sa dignité de recevoir des instructions du ministre intérimaire, M. de Rayneval, lequel avait été sous ses ordres, lorsque, lui. Chateaubriand, avait

(l) Ordonnance du 11 janvier 1829.

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