CHAPITRE XXIII
le portefeuille des affaires étrangères. Aussi, pendant l'absence du comte de la Ferronnays, était-ce directement au Roi que M. de Chateaubriand adressait sa correspondance politique.
J'ai toujours ignoré ce qui était arrivé; mais, au min'stére des affaires étrangères, peu de temps avant mon départ pour Corfou, je vis, un jour, M. de Rayneval revenir fort irrité du Conseil des ministres tenu chez le Roi, et, sans s'expliquef davantage, il me dit : « Mon cher Cussy, retenez bien ce que je vais vous dire; écrivez-le, mettez-le dans un cachet que vous briserez un jour, quand le moment sera venu de le faire. Eh bien! si la monarchie croule d'ici à quelques années, 31. de Chateaubriand aura été un des principaux auteurs de sa chuté. Son esprit inquiet et dominateur, sa manière de faire les affaires, son besoin de se mêler de tout ce qui ne le regarde pas, \e conduiront — à son insu, sans doute — à tout désorganiser et à entraîner le Roi — qui ne l'aime pas, que ses conseils incessants et impérieux fatiguent, et qui ne sait quel homme lui opposer — à faire quelque coup de tête et à remettre la conduite des affaires à des personnes que désignent sans cesse à sa confiance ceux qui dirigent sa conscience, qui agissent sourdement autour de lui, le circonviennent davantage chaque jour, et cherchent à regagner le terrain qu'ils ont perdu par l'arrivée au pouvoir du ministère actuel (1)... » Je dois, certes, désirer que la prophétie de M. de Rayneval ne s'accomplisse pas (2).
Si, en effet, M. de Chateaubriand a eu la pensée de succéder à M. de La Ferronnays, il a dû reconnaître promptement, à son arrivée à Paris, en revenant de Rome, que le vent ne soufflait pas de façon à lui apporter un portefeuille. On hésita longtemps pour celui des affaires étrangères, et, un jour, quelqu'un hasarda, en présence de M. de Chateaubriand, le nom du prince Jules de Polignac. A ce nom — je tiens le fait de Bourjot qui était témoin — M. de Chateaubriand s'écria :
(1) Ministère Martignac.
(2) Hélas! M. de Rayneval n'avait-il pas raison?... Dans les événements de 1830, dans leur origine surtout — l'opposition dans les Chambres et dans la presse — M. de Chateaubriand n'est-il pour rien?... {Note de l'auteur, 1832.)
« Comment pourrait-on songer à appeler dans un ministère qui doit faire respecter la charte constitutionnelle, un individu qui a, jusqu'à présent, refusé de siéger à la Chambre des pairs, dont il est membre, afin de n'avoir pas à prêter serment à la charte?... Cela ne saurait, ne pourrait jamais être... Que Polignac soit favori! Qu'il soit Torgane de toutes les pensées de la Cour et le canal de toutes les grâces, tant qu'on voudra. Mais, ministre dirigeant! Jamais!... Malheur au pays, s'il en est un jour ainsi!... »
Dans l'embarras où ils se trouvaient pour le successeur du comte de La Ferronnays, les ministres jetèrent les yeux sur le duc de Laval-Montmorency. Celui-ci est un homme comme il faut, tout à fait, peut-être capable, car j'ai entendu dire beaucoup de bien de ses ambassades de Madrid et de Rome; mais, dans un gouvernement à tribune, à discours, à discussions orales, comment arrêter son choix sur un homme quasi: bègue?... Et cependant, par ordonnance royale du 24 avril (1829) le duc fut nommé ministre des affaires étrangères!... Mais il eut le bon esprit de ne pas accepter; en conséquence de quoi une ordonnance du 14 mai donna les affaires étrangères, qu'il dirigeait par intérim, à M. le comte Portails, et nomma à sa place, comme garde des sceaux, M. Bourdeau qui avait remplacé le vicomte de Martignac à la direction générale des domaines.
II eût été à désirer que les choses en restassent là. Mais que de changements ont eu lieu, depuis cette époque jusqu'à celle où j'écris ces lignes, à Corfou, tant dans la haute administration que dans les ambassades!... Malgré les protestations de M. de Chateaubriand, une ordonnance royale du 8 août dernier (1829) a nommé le prince de Polignac, ministre de la guerre, et l'ordonnance du 17 novembre l'a chargé de la présidence du Conseil. Ainsi se trouve accomplie la prophétie de M. de Chateaubriand à Berlin, en 1821 : « Jules de Polignac sera un jour le canal de toutes les grâces (1)... »
(1) Voir chap. xiv.