‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 6 sur 223 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

méprise, qu'il en devint quasi fou. Mais, plus que les autres, les patriotes polonais devaient payer leur tribut aux « inexactitudes » quelquefois voulues des listes de conjurés. On le vibien par l'affaire du général Kniasewicz dont je parlerai tout à l'heure.

Par suite d'un voyage que M. de Rumigny entreprit vers la fin de janvier de cette présente année (1826), je me trouvai chargé d'affaires à Dresde pendant quelque temps. Je vais transcrire ici des extraits d'une des dépêches que j'eus l'occasion d'adresser à cette époque au baron de Damas. Ces extraits de ma dépêche du 28 janvier se rapportent aux événements de Russie :

— ... La mission de Russie s'est enfin décidée à faire prêter aux sujets russes le serment de fidélité à l'empereur Nicolas, que les légations de S. M. I. ont réclamé d'eux dans tous les pays étrangers. Cette cérémonie a eu lieu, aujourd'hui même à 11 heures, dans Thôtel de M. le général de Canicoff. Le général de division de Kniasewicz, de l'ancienne armée polonaise, hors de service aujourd'hui, et vivant à Dresde, après avoir consacré une longue et belle carrière à sa patrie, s'est refusé au serment, ne se regardant plus comme sujet du royaume de Pologne dans lequel il ne possède aucune propriété.

Lieutenant de Kosciusko et collègue de Dombrowski, ne voyant pas sa patrie dans la situation où il a cherché à la mettre, il a pensé qu'avec de pareils antécédents (qui le font considérer comme un homme dangereux par le grand-duc Constantin), il devait s'affranchir de tout lien comme sujet, en abandonnant ses biens à son gendre, le prince Michel Radziwill, et en allant vivre à l'étranger. Le général de Kniasewicz, tout disposé à faire encore le sacrifice de sa vie par patriotisme, est, toutefois, trop sage et d'un trop noble caractère pour entreprendre de susciter au gouvernement des embarras, et de l'inquiéter par de sourdes menées.

Les lettres de Varsovie continuent à ne prendre aucune couleur. Le serment prêté à la constitution polonaise par le « roi Nicolas » tranquillise les têtes moins enthousiastes et moins disposées à toute tentative qui aurait pour but de rendre au royaume une individualité réelle; mais cela ne suffît pas au plus grand nombre^ et ce serment ne saurait, d'ailleurs, avoir de valeur pour les Polonais des anciennes provinces démembrées. L'indépendance et la reconstruction d'un royaume libre sont toujours le rêve favori

de tout individu portant le nom de Polonais. Aussi, les articles des journaux français qui caressent les sentiments de cette nature (qui existent à l'état de permanence dans les cœurs de tous les enfants dispersés de cette nation), sont-ils lus dans toutes les contrées polonaises avec une grande avidité. Les habitants du « Royaume » ont remarqué, avec chagrin, que, dans la lettre écrite par l'empereur Nicolas au princ, de Zavonczeck, pour le confirmer dans ses fonctions de vice-roi, le mot de constitutici n'est pas prononcé une seule fois.

...L'on attend, avec une vive impatience, de connaître au vrai le rôle que l'on suppose qu'a joué M. de Lebzelstern, ministre d'Autriche à Saint-Pétersbourg, dans les événements du 26 décembre 1825, et pendant le temps qui les a précédés. Les personnes qui désirent voir cesser l'influence du prince de Metternich sur le cabinet russe croient toujours que ce ministre n'a pas été étranger à tout ce qui s'est passé. Elles ne savent pas, il est vrai, articuler le but qu'il se proposait, car les meneurs connus paraissaient vouloir des institutions que l'on croit ne pas cadrer avec les idées de M. de Metternich; mais plusieurs membres de la famille de l'envoyé d'Autriche (du côté de sa femme, née Russe) se trouvant compromis, on voit, dans cette circonstance, un indice que le cabinet autrichien a été pour quelque chose dans ce qui a eu lieu.

Ces mêmes personnes se plaisent aussi à répéter deux bruits, dont je ne saurai, en rien, garantir la source à Votre Excellence, mais que je crois devoir avoir l'honneur de lui répéter, par la seule raison qu'ih trouvent créance parmi un grand nombre d'individus de la première classe de la société.

Le premier, c'est que le cabinet autrichien aurait laissé entendre au ministre russe à Vienne, pendant l'espèce d'interrègne de fait qui a existé en Russie, que la cour d'Autriche verrait avec déplaisir que la couronne appartînt au grand-duc Nicolas, et que, si cet événement avait lieu, la paix européenne pourrait bien en souffrir. L'autre est un propos que l'on attribue au prince de Metternich, et que l'on veut qu'il ait tenu dans un moment de vivacité, il y a deux ans : J'ai refait de leur libéral un despote; plus tard, j'en ferai un tyran, et, s'il le faut, je le livrerai à ses peuples... —

Les enquêtes que le gouvernement russe faisait faire dans tout l'empire amenèrent la découverte de listes, sur plusieurs desquelles était écrit le nom du général de Kniaséwicz. Etaient-ce listes de conspirateurs, ou bien listes de gens sur

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