‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 56 sur 223 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

gnez que cet or ne vous corrompe comme il m'a corrompu!...

Ce pauvre bai-on Théotoky a, je pense, eu toujours, par quintes du moins, la tête un peu à l'envers. Président de la députation ionienne à l'époque du couronnement de Napoléon, le baron Théotoky se présenta chez le prince de Bénévent, lequel crut faire quelque chose d'obligeant pour le président de la députation d'une contrée grecque en adressant à son visiteur la parole en grec moderne. Mais, par malheur, le baron Théotoky ne savait ni le grec moderne, — qu'on ne parle pas à Gorfou et que les habitants de la campagne, seuls, parlent entre eux, — ni même le grec ancien. Il en fut pour la honte d'avouer sa totale ignorance de la langue grecque. De retour à Corfou, le baron Théotoky se mit à apprendre, sans relâche, et le grec moderne, et le grec ancien, et il se passionna tellement pour Homère et les usages domestiques dont il y lisait la description, qu'il organisa tout son intérieur à l'instar de ses homériques lectures. Sa femme ne parut plus à table, et dut, désormais, préparer les mets et les servir. A l'exemple de Xausicaa, sa fille (morte actuellement) devait laver les caleçons de son père. Sur sa table, on ne vit plus que des che- A'reaux ou des moutons entiers, et chaque repas commençait par des libations... Avec le temps, le baron Théotoky a modifié toutes ces bizarreries, pour adopter petit à petit les usages introduits par les Anglais.

Un fait qui prouve combien les Anglais sont peu aimés, c'est que, depuis le mois de septembre dernier (septembre 1829), leurs officiers sortent toujours armés. Plusieurs d'entre eux ont été, en effet, insultés et frappés, et l'on croit que c'est par suite des bruits qui avaient circulé, que les troupes britanniques voulaient s'opposer aux succès des Russes. D'après le baron Théotoky, à Zante et à Céphalonie, les dispositions des indigènes seraient encore plus mauvaises qu'à Corfou.

Le baron Théotoky me disait dernièrement, d'un ton pénétré, qu'avec de bonnes intentions — mais dupe de ses propres idées et de l'administration étrangère qu'il avait secondée de tous ses moyens, — il reconnaissait avoir fait beaucoup de

dlO SOUVENIRS DU CHEVALIER DE CUSSY

mal à son pays. Ce personnage, malgré la déconsidération que lui a causée sa conduite politique, est cependant à la tête de la société indigène. Son caractère ardent le rend amateur de changements. Fatigué de l'autorité anglaise, il appelle de tous ses vœux la réunion des îles Ioniennes à la Grèce libre et indépendante. Il croit que du sort de l'Epire dépend celui du gouvernement septinsulaire, et que si, dans un avenir peu éloigné, le gouvernement grec possède cette province, « il n'y aura aucune force qui pourra s'opposer à une réunion que tout démontrera naturelle et indispensable ». Cette expression du baron Théotoky indique-t-elle que la population des sept îles aurait recours à son courage?... Je ne le pense pas. Zante et Céphalonie, peut-être, en auraient l'audace; mais Corfou, jamais, car, ici, il se rencontrerait, moins qu'ailleurs, des masses pour agir et des chefs pour les guider. Le baron Théotoky sait très bien l'apathie des dernières classes corfiotes, et la frayeur qui retiendrait les gentilshommes, dont beaucoup sont, d'ailleurs, dans les mains du gouvernement. Et, cependant, il se livre encore à l'espérance d'une prochaine régénération.

Autrefois, le baron Théotoky a joui d'une immense popularité, laquelle s'est évanouie quand on a vu qu'il aidait au mal dont on souffrait, au lieu de lutter énergiquement contre les mesures administratives qui causaient ce mal. Depuis qu'il a quitté le premier rang dans l'Etat, le baron Théotoky à retrouvé un peu sa popularité, et, dans les campagnes, son nom est synonyme de l'espoir en un meilleur avenir. Je ne crois pas, cependant, que le gouvernement septinsulaire, qui le caresse, mais qui n'hésiterait pas à sévir contre lui s'il y donnait lieu, ait rien de sérieux à craindre de lui, car il n'a point une tête assez calme, ni des partisans assez résolus pour être dangereux. Mécontent des hommes et des choses, regardant le changement des uns et des autres comme prochain et indispensable, retenu, sans doute, par le souvenir du traitement qu'éprouvèrent, en 1825, les notables de Zante qui manifestèrent quelque opposition contre l'état de choses actuel, le baron Théo-

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