‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 57 sur 223 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

toky n'entreprendra jamais rien de vraiment hostile, et se bornera toujours à l'expression de sa mauvaise humeur. C'est un liomme frondeur en paroles, duquel on peut dire qu'il pense tout haut ce que les dix-neuf vingtièmes pensent tout bas; mais ce n'est ni un homme d'action, ni un caractère.

Mes collègues étrangers qui, comme moi, envisagent les événements plus froidement que les Corfiotes, et regardent comme impossible que le cabinet britannique consente jamais à faire évacuer Gorfou par ses troupes, croient cependant que ce cabinet consentirait volontiers à la réunion des autres îles ioniennes à la Grèce, pourvu qu'on laissât, en toute propriété, à l'Angleterre, Gorfou, Paxo, qui en dépend, et, probablement, Sainte-Maure, qui lui deviendrait nécessaire si elle pouvait obtenir en même temps Préveza. Cet arrangement ne déplairait pas, jusqu'à un certain point, aux Gorfiotes, qui se disent qu'ils seraient mieux traités comme « sujets de la Grande-Bretagne » qu'ils ne le sont comme « ses protégés ». Au reste, le peuple de Gorfou est doux, et l'on fera toujours de lui ce que ses maîtres voudront en faire. Mais ceci ne s'applique point aux habitants des autres îles.

L'enthousiasme pour tout ce qui touche à la Grèce est fort prononcé à Gorfou, et les succès russes ont accru encore cet enthousiasme, dont voici un exemple entre cent. Lorsque, en novembre dernier (novembre 1829), la duchesse de Plaisance (1) s'embarqua pour rejoindre le brick du jeune Miaoulis, une grande partie de la population se lança dans toutes les barques du port, escortant la duchesse et l'-acclamant aux cris répétés de : Vwe la Grèce/ Vive la France! pendant que plus de 4 000 personnes couvraient les remparts du côté de la mer aussi longtemps que le brick grec resta en vue. Mais il faut bien le dire, cet enthousiasme n'est que platonique... L'égoïste Angleterre ne voit pas avec plaisir s'établir une Grèce indépendante près d'îles qu'elle ne compte point abandonner de sitôt; et l'omnipotent sir Adam s'est empressé d'édicter une

(1) Sophie de Barbé-Marbois, épouse du lieutenant-général duc de Plaisance, fils du célèbre architrésorier de l'Empire.

loi prononçant la confiscation des biens de tout septinsu.oie qui passerait au service de la Grèce. Aussi Corfou n'a-t-ello fourni que peu de combattants aux troupes grecques. Géphalonie, Zante et Sainte-Maure ont, à elles toutes, donné environ 400 à 500 volontaires.

Parmi les hommes les plus remarquables des lies Ioniennes qui sont passés en Grèce, je citerai : le comte Jean Capo d'Istria, président actuel de la Grèce; son frère aîné, le comte Viaro, secrétaire des finances, jurisconsulte habile, homme doux et généralement estimé; le comte Augustin, frère puîné de Jean, homme ordinaire et autoritaire, peu aimé (1), le comte Nicolas Piéri, ancien capitaine de l'artillerie septinsulaire, au temps des Français, aujourd'hui colonel commandant le château de Lépante; le docteur Jean Gennata, le jurisconsulte le plus habile des îles Ioniennes, et que le comte Capo d'Istria a chargé de la rédaction des codes; Jean-Baptiste Théotoky, employé déjà en Grèce, lors du gouvernement de Mavrocordatos; Pillarinos, céphaloniste, ayant fait ses études à Paris, où il s'est marié, est commissaire du gouvernement grec à Missolonghi; Michel Ceciliani, de Sainte-Maure, qui vient de renoncer à un emploi dans la magistrature pour passer au service de la Grèce; les comtes Metaxa, de Céphalonie, qui sont, je crois, les seuls indigènes de l'Etat septinsulaire auxquels ait été appliquée, dans toute sa sévérité, la loi de confiscation, etc.. Ces divers personnages ont conservé beaucoup de relations avec les îles Ioniennes et y entretiennent les idées de réunion à la Grèce.

Je ne veux pas terminer cet aperçu politique sans consigner un bruit qui prend depuis quelque temps de la consistance : L'Angleterre aiderait la Porte ottomane de son or, pour ac-

(1) Le troisième et le plus jeune des frères du président de la Grèce, le comte Georges Capo d'Istria, est resté à Corfou où il fait partie du fantôme de corps législatif. C'est un homme agréable, assez distingué de manières, mais de capacités ordinaires. Il passe pour n'être resté aux îles que pour gérer et surveiller les biens assez considérables de sa famille. C'est le seul des Capo d'Istria qi'i soit marié. Sa femme est une sœur de Mme Palatiano, belle-sœur de lady Adam, (yote de l'auteur.)

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quitter les contributions de guerre, et occuperait, jusqu'au remboursement de sa créance, l'ile de Candie. Si les Anglais mettent une seule fois le pied sur cette île, il est probable qu'ils ne l'abandonneront plus. Maîtres absolus de la Méditerranée par Gibraltar, Malte, les îles Ioniennes et Candie, ils commanderont également dans l'archipel, et l'Etat grec, bloqué en quelque sorte de tous les côtés par les Anglais, ne sera plus qu'un instrument de la politique britannique, tout comme l'Etat septinsulaire, qui, malgré les formes extérieures de l'indépendance, n'est qu'une colonie anglaise, et est, du reste, regardé et traité comme tel par sir Frédéric Adam, homme aimable, d'ailleurs, et de bonne compagnie, qui y règne en maître souverain, sans entraves réelles.

Corfou, 1" juillet 1830.

Ce que m'a dit hier sir Frédéric Adam, au sujet du général de Bourmont, m'a surpris au dernier point et mérite que je le consigne ici, sans plus de retard.

« Que tout ceci, mon cher chevalier, reste entre nous, mais la confiance que vous m'avez inspirée, la droiture de votre caractère, et la modération, l'impartialité avec lesquelles vous jugez les hommes et les événements, me permettent, avec vous, de penser tout haut. Je vous l'avouerai donc : j'ai vu avec un véritable chagrin, comme militaire, le choix de M. de Bourmont comme ministre de la guerre; je le vois, avec un chagrin plus vif encore, chargé de l'expédition contre Alger.

« M. de Bourmont ne saurait inspirer de conliance à l'armée française, qui n'a point oublié sa conduite à Waterloo, et cette disposition des esprits envers le chef peut compromettre le succès de l'expédition. Aux yeux des soldats, les opinions politiques ne peuvent jamais excuser un transfuge au moment du combat, surtout quand ce transfuge est un général, que sa position élevée a mis à même de connaître les projets et les plans de ceux qu'il quitte, et qu'il vient en donner connaissance à ceux contre lesquels, la veille encore, il semblait vouloir combattre.

( Bien que sa défection ait été utile aux succès remportés par le duc de Wellington, bien que je me sois trouvé dans les rangs du parti qui en a profité, je ne puis que réprouver l'action du général de Bourmont, qui, après avoir sollicité, sans doute, mais, en tous cas, accepté un commandement dans l'armée de Napoléon, en 1815, quitta sa division pour se rendre d'abord à notre quartier général, puis, à Gand, auprès du roi Louis XVIII, emportant avec lui la connaissance de la position, de la force des corps, et des projets du général en chef (1).

« Je commandais l'avant-garde. C'est vers moi que se rendit le général de Bourmont. Son action me révolta, je l'avoue. Je ne voulus pas entendre ses confidences; je lui dis que ce n'était pas mon ofTice. et je le fis conduire au quartier général du duc de Wellington.

« Ces souvenirs m'ont porté à apprendre sa nomination, comme ministre de la guerre, comme un fait déplorable, et je redoute beaucoup pour l'esprit des soldats qu'il va commander aujourd'hui les souvenirs de la conduite de M. de Bourmont, avant Waterloo, et, aussi, de sa conduite dans l'affaire du maréchal Ney, que sa déposition devant la Cour des pairs a fortement chargé. »

13 juillet 1830.

La mort du roi George IV d'Angleterre, arrivée le 26 juin, nous a été apportée de Malte, dès le 10 de ce mois, par le vaiseau de premier rang anglais, la Revanche, venant relever, pour la station de Corfou, le Wellesley du capitaine Maitland. Le <?ommandant de la Revanche est ce capitaine Bridgeman qui a conduit le RaUelsnake à Alger, il y a quelques mois, pour y prendre le consul anglais. ,

La nouvelle de la mort du monarque anglais a été reçue avec une complète indifférence, même par les Anglais, un seul excepté, peut-être, le général sir Frédéric Adam, qui doit

(1) Qiiaïul il me parlait de la campagne de 1815, le général sir Frédéric Adam disait presque toujours « le général en chef » pour désigner Napoléon. {Note de l'auteur.)

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sa fortune aux bontés suivies de George IV. Cet événement a suspendu l'exécution d'un voyage que le général allait faire à Céphalonie. Il pense que sa présence y est nécessaire, voulant, je crois, y étudier par lui-même l'esprit et les moyens d'influence de certains individus. L'indépendance accordée à la Grèce fait, en effet, fermenter beaucoup de tètes à Céphalonie, dont les habitants sont, de tous les Ioniens, les plus prononcés contre l'administration anglaise.

En même temps que la nouvelle de la mort du roi George IV, la Revanche nous a porté des nouvelles d'Alger jusqu'au 27 juin La continuation des succès de nos armes a été apprise avec une vive satisfaction par toutes les classes de la population. Chacun prend part à tout ce qui se rapporte à notre expédition, comme s'il avait un frère qui en fît partie. Les imaginations devancent même les événements. Selon quelques nouvellistes du pays, déjà Alger a succombé, et déjà le Roi a prononcé sur le sort du pays conquis, lequel, destiné désormais à être habité par des Français, a reçu le nom de Carlopolis.

Malgré l'amabilité croissante des nombreux Anglais d'ici, pour moi, consul de France, et malgré les belles paroles de félicitations qu'ils nous adressent sur les succès de nos soldats, il est certain que, dans le fond de leurs cœurs, ils sont désolés de nos progrès là-bas. C'est pourquoi, sans doute, la mort du roi George IV a fait aussi peu d'effet parmi les Anglais euxmêmes, car cette mort est un bien pt'tit événement, en comparaison de la conquête d'un royaume par la France.

Corfou. 10 août 1830.

La nouvelle de la prise d'Alger est arrivée ici le 27 juillet, et des détails plus ou moins véridiques nous parviennent chaque jour sur la conquête de cette place, devant laquelle, tant de fois, les chrétiens avaient fait de vains efforts. Le coup d'éventail que le Dey d'Alger a donné sur le nez de M. Duval lui coûte cher.

Notre conquête fait l'objot de toutes les conversations et

répand la joie sur toutes les physionomies des habitants de ce pays. Je me sens heureux et fier d'avoir à recueillir, de tous côtés, des témoignages de la satisfaction générale, à l'occasion de cet éclatant succès de nos armes. Chacun a lu avec avidité les détails donnés par le général en chef, et, parmi les articles des journaux, on a remarqué et commenté avec bienveillance une phrase empruntée au journal d'Alger, lequel, en parlant du pays conquis, prononce les mots de « future colonie française ».

Surpris d'un aussi prompt et d'un aussi brillant résultat, les Anglais parlent, eux-mêmes, en fort bons termes, de nos succès en Afrique. Oui, sans doute, mais par politesse, lorsqu'ils sont avec moi; car, hors de ma présence, leur langage est tout autre, et la jalousie — cette jalousie qu'ils ont dans le sang contre toutes les nations, et surtout contre la France — perce alors dans leurs discours. Ils craignent que la France, usant de son droit, ne veuille garder Alger à jamais, et ils ajoutent, du reste, que, certainement, leur cabinet ne le souffrira pas.

A l'occasion de la somptueuse fête qu'au Palais- Royal Mgr le duc d'Orléans a donnée au roi de Naples, alors que ce souverain était à Paris, au commencement de juin dernier, les gazettes anglaises ont raconté que le duc d'Orléans causait avec plusieurs personnes, auprès d'une fenêtre ouverte, lorsque le roi Chai'les X s'approcha et dit :

— Quelle belle lune pour éclairer la marche de ma flotte qui fait voile pour Alger!

Le Roi s'étant retiré après ces mots, le duc d'Orléans ajouta :

— Le temps est, en efl'et, magnifique, et c'est tout à fait une nuit napolitaine.

— Oui, monseigneur, a repris M. de Salvaiidy, et, comme à Naples, nous dansons sur un volcan. —

Ce dernier propos est fort commenté par les journaux anglais, qui s'effrayent, avec raison, de la violence de l'opinion publique et de l'impopularité dont est frappé le ministère actuel. M. de Polignac ne connaît pas la France; et c'est lui qui possède, en entier, la confiance du Roi, qu'il partage peut-être avec le comte de Vaudreuil, premier secrétaii'e de l'ambassade de France à

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