CHAPITRE XXIV
Londres, qui a épousé la jolie et richissime Mlle CoUot, fille du directeur des monnaies du royaume. Ce pau\Te M. de Polignac est frappé de cécité : il est arrivé au pouvoir contre l'opinion publique et il ne fait rien pour la ménager, au contraire.
Sir Frédéric Adam qui, comme un bon Anglais, les regrette au fond, semble espérer que nos succès à Alger feront un bon effet sur l'esprit public en France, et donneront, dans la nouvelle Chambre, une majorité ministérielle.
Corfou, F"" septembre 1830.
Trois semaines sont à peine écoulées depuis que j'ai écrit les lignes précédentes, et, quand je les traçais, le 10 août, déjà le roi Charles X était parti pour l'exil, une grande révolution était accomplie, une nouvelle dynastie était montée sur le trône, et un prince, digne de régner, par ses vertus, par ses talents, par ses opinions politiques conformes à celles du pays, était proclamé « Roi des Français » et avait juré de respecter les libertés publiques et la charte constitutionnelle qui les établit.
Quelle distance franchie entre le l^^ août et le 1" septembre de cette année! M. de Polignac vient de perdre la famille royale à laquelle il était dévoué; il l'a perdue, à jamais sans doute, complétant ce qu'avait commencé le maladroit duc de Blacas, en 1815. La vanité et l'incapacité de ces deux hommes, qui n'ont rien su prévoir ni rien su ménager, ont précipité leurs souverains dans l'abîme. En 1815, les rancunes des monarques étrangers contre Napoléon ont retiré Louis XVIII du précipice et l'ont replacé sur le trône. Les mêmes causes n'existent plus pour que l'Europe prenne parti en faveur de Charles X et contre ce qui vient de se passer en France.
Je ne sais ce qu'il adviendra de la nouvelle dynastie et du roi Louis-Philippe, à qui je veux, loin de Paris et des influences d'amis et de parents, rendre, aujourd'hui même, la justice qu'il mérite : c'est un prince instruit, habile, honnête homme, entouré de fds qui ont reçu, ou reçoivent encore, une éducation virile, en rapport avec les besoins et les idées du siècle. Ceci
di', je déplore la révolution dernière, car elle brise un principe, notre ancre de salut. Je reste, d'ailleurs, convaincu que le roi Louis-Philippe n'a contribué en rien, comme duc d'Orléans, à amener la chute de la branche ainée des Bourbons, et qu'en acceptant la couronne, il vient de sauver la France de l'abîme qui s'était ouvert.
La chute de Charles X a été bien accueillie en France par les masses. Celles-ci raisonnent-elles?... Non, mais il faut compter avec ce sot besoin de nouveau et ce levain révolutionnaire que renferme l'âme de mes compatriotes. Quant aux Anglais, ils ont vu avec une énorme sympathie la révolution des trois journées de Juillet, par l'espérance et la pensée que l'agitation en France, en suspendant la marche du commerce et les créations de l'industrie, doit profiter à la Grande-Bretagne. Je m'en suis bien aperçu par le succès de la négociation que j'ai dû ouvrir avec sir Frédéric Adam au sujet du pavillon tricolore à placer ■ ur ma maison.
Le duc de Rauzan (1) m'écrit que le vieux roi Charles X et >a famille viennent d'arriver en Angleterre où ils habiteront le château d'Holyrood. Des commissaires, nommés à cet effet, ont conduit le monarque détrôné jusqu'à Cherbourg, et avec les plus grands égards. Ainsi Odilon Barrot, l'un des commissaires, a dit à Charles X, en prenant congé de lui et faisant allusion au jeune duc de Bordeaux : « Sire, surveillez bien et conservez la vie de cet enfant. Tout l'avenir de la France repose encore sur sa tête. » Comme dit Henri de Rauzan, « pouvait-on croire c^t avocat vague et retors capable de prononcer des paroles aussi graves et d'énoncer, lui l'un des chefs du libéralisme, de tels espoirs de restauration monarchique?... »
Corfou, 6 novembre 1830-
Un Grec céphaloniste, M. Métaxa, est arrivé hier de Paris, se disant chargé d'une mission secrète par le prince Paul de Wurtemberg, qu'il annonce avoir été élu, définitivement, prince
(1) Henri de Chastellux, duc de Rauzan. Voir chapitres antérieurs.