CHAPiTRE XX
lesquels on croyait pouvoir compter?... Ce qu'il y a de certain — cela ne fait aujourd'hui de doute pour personne — c'est que le nom de Kniaséwicz y a été porté sans son autorisation. Il est probable qu'il y fut inscrit simplement en guise de noble et patriotique emblème capable d'inspirer confiance aux plus timorés des Polonais.
Sur la découverte de ces listes, le gouvernement russe a -réclamé du cabinet saxon l'extradition du général Kniaséwicz, qui. malgré ses soixante-cinq ans, ses cheveux blancs et ses infirmités résultant des plus honorables blessures, doit, en plein hiver, et sur un simple soupçon, être traîné au fond de la Russie, pour subir un jugement dont le résultat peut être l'exil et les travaux en Sibérie. Eh bien! ce noble vieillard, qui, depuis dix ans, vivait paisible à Dresde, qui avait pris toutes les mesures possibles pour se faire oublier, est livré avec empressement par le gouvernement saxon à la légation russe!... Les sbires de M. d'Einsiedel prennent les précautions nécessaires pour surprendre le vieux général, le soir, à 11 heures, lorsqu'il rentrerait au logis, lorsqu'il n'aurait eu le temps de soustraire aucun papier!... Et un secrétaire de la légation en personne, M. Struve, se charge de diriger les policiers saxons!... Le général de Kniaséwicz est donc arrêté, quand il regagnait tranquillement sa maison, n'ayant sur la conscience aucun délit de conspiration.
Le lendemain, sur le mauvais effet qu'a produit cette arrestation inique d'un homme de bien pour lequel chacun se serait porté caution, ^L d'Einsiedel fait conduire le général polonais à la forteresse de Kœnigstein, et envoie au cabinet russe la proposition de le garder, de l'interroger, sans toutefois parler d'extradition. Mais la puissante Russie dit impérieusement : « Je le veux. )> Et la Saxe, humble et sournoise, répond bassement : « Le voilà!... » Dans les dispositions où se trouvait le gouvernement russe, il faut que l'innocence absolue du vieux général ait été dix fois démontrée, puisqu'il a été renvoyé absous (1).
(1) Le général de Kniaséwicz fut détenu plusieurs mois dans la forteresse de Kœnigstein.
46 SOUVEJ^IRS DU CHEVALIER DE CUSSY
Le jour où le général de Kniaséwicz est revenu à Dresde, il a été l'objet d'une ovation unanime de la part de toutes les classes de la société : les jeunes gens ont formé une nombreuse et brillante cavalcade, et se sont rendus, musique en tête, à la rencontre du vieux héros, dont la rentrée à Dresde a ressemblé à une sorte de triomphe.
Ah! dans ma légitime indignation, je vais laisser ma plume transcrire sur le papier cette question qui, jusque dans la postérité la plus reculée, ne pourra qu'être — j'en suis fâché, mais c'est ainsi — désagréable aux cœurs saxons : quel rôle a joué la Saxe vis-à-vis des gouvernements étrangers depuis le commencement de ce siècle?
En plein combat, à Leipzig, l'armée saxonne trahit la France. Le vieux roi Frédéric-Auguste reste, il est vrai, fidèle à Napoléon qui l'honorait et l'aimait. Pour prix de cette fidélité, le monarque saxon reste longtemps prisonnier des alliés et la Russie et la Prusse lui enlèvent une partie de son territoire : l'une lui prend le grand-duché de Varsovie, l'autre, un énorme morceau de ses Etats héréditaires. Ces circonstances, en vérité, étaient-elles faites pour disposer la Saxe à la soumission empressée envers les deux nations qui se sont partagé ses dépouilles?... Il faut le croire, cependant. Car son sol, où l'on devait s'attendre à voir l'hospitalité élever ses autels, n'est plus un lieu de tranquillité, de sûreté pour le voyageur paisible et innocent, que vient atteindre le plus léger soupçon de la part des cabinets étrangers...
Ainsi, il y a moins de deux ans, le professeur Cousin, voyageant en compagnie d'un pair de France et sous l'égide d'un passeport délivré au nom du roi Charles X, est, sur la demande de la Prusse, arrêté par la police saxonne, à la face du soleil, avec éclat, parce qu'on est fier, sans doute, de rendre service à son bon et estimable voisin. Et puis, d'ailleurs, qu'est-ce qu'un professeur, qu'un bourgeois, pour y mettre tant de façon avec lui?... C'est un nobody aux yeux de ce grand homme, de cet illustre ministre qui a nom « le comte d'Einsiedel », prudent propriétaire qui est d'avis qu'il faut, sans hésiter,