‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 60 sur 223 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

— Eh bien! monsieur, a reparti le général Adam, craignez alors que la France, enorgueillie de se voir choisie comme gouvernement modèle, ne reprenne ses goûts de conquêtes, ou, du moins, de dictature politique, car, certainement, l'Angleterre serait la première, en pareil cas, à coaliser l'Europe entière contre elle, et elle saurait mettre, encore une fois, les masses en mouvement pour l'écraser.

— Votre pays, général, où l'on n'aime la liberté des peuples qu'autant qu'elle est profitable aux intérêts anglais, ne ferait que continuer, alors, le rôle qu'il a joué depuis quarante ans; mais, alors aussi, l'Italie croirait encore combattre pour sa propre liberté, en combattant pour la France.

Je crois pouvoir garantir l'exactitude, presque textuelle, de cette conversation. Par la position élevée qu'il occupe et par ses relations politiques et particulières, le général Adam est aussi à même que qui que ce soit de connaître la pensée du cabinet britannique et l'opinion publique de son pays. Cet officier général désire la paix, parce qu'il sent que l'état intérieur de l'Angleterre la réclame; mais, quoique plus juste à l'égard de la France que la généralité de ses compatriotes, qui n'aiment et n'estiment qu'eux-mêmes, il ne voit qu'avec un œil jaloux tout ce qui peut accroître la puissance morale et matérielle de notre patrie.

Le départ du colonel de Goncili ne s'est pas effectué, je pense, entièrement de proprio motu. Il doit se lier à quelque combinaison dont je n'ai pas le secret. Par exemple, j'ai lieu d<' croire qu'à Bristol il existe un centre, ou, du moins, un intermédiaire de correspondance au sujet des affaires d'Italie.

On ignore encore, ici, si la révolution est arrivée jusqu'à Rome. On est convaincu, d'ailleurs, qu'elle ne saurait s'arrêter, désormais, qu'au détroit de Messine. Quelque bon que semble être le choix du cardinal Bernetti pour secrétaire d'Etat, on pense qu'il est arrivé trop tard. Ce ne seront point les foudres spirituelles, dont — par l'entraînement de sa position et par les habitudes de langage à la Cour papale — il menace les populations de l'Etat romain, qui pourront arrêter l'élan

imprimé aux esprits. Ces sortes d'interdits lancés sur toute une contrée ont, aujourd'hui, bien perdu de leur valeur et ne suspendraient en aucune sorte- les opérations du gouvernement provisoire établi à Bologne, lequel, dit-on, a choisi pour commandant général des troupes un Polonais habitant cette ville, le général Grabinski. Entre parenthèse, je dirai que je connais de vue ce général et qu'il m'a paru bien vieux et bien cassé pour pouvoir remplir des fonctions réclamant une grande activité.

Corfou. 28 avril 1831.

Le nombre des réfugiés italiens s'est considérablement accru. Quelques-uns sont partis avant la capitulation d'Ancône et ont été longtemps retenus par les vents contraires, sur l'Adriatique; les autres, arrivés il y a trois jours, n'ont quitté l'Italie que lorsque la Cour de Rome, annulant les capitulations, a donné l'ordre d'arrêter tous les constitutionnels qui se retiraient dans leurs foyers, sur la foi des conventions. Parmi ces derniers se trouve le général Armandi, ministre de la guerre, au nom du gouvernement provisoire. Il a été accueilli avec un sentiment d'hoi-reur par tous les Italiens, qui l'accusent, non seulement de trahison, mais de lâcheté personnelle. L'un d'eux a voulu se précipiter sur lui au moment de son débarquement : il a été retenu par ses compagnons, qui se sont tous promis de ne faire aucune insulte directe, mais de manifester le mépris le plus complet, et de quitter, d'un commun mouvement, tous les lieux où se trouverait le général Armandi.

Cet officier général, ainsi frappé de réprobation, vit, nécessairement, fort isolé, et porte, du reste, sur sa figure, l'empreinte de la plus profonde douleur. Il veut, dit-on, se retirer à Constantinople. Quelques personnes assurent qu'en acceptant un emploi élevé dans la révolution italienne, le général Armandi avait eu pour but de diriger le mouvement en faveur du jeune Napoléon, comte de Saint-Leu, mort dernièrement à Forli. Mais les Italiens ont repoussé les deux

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fils du prince Louis-Bonaparte, craignant que leur présence et leur nom ne fussent des obstacles à rétablissement de la liberté. Un des réfugiés, nommé Roccaserra, un Corse de Porto-Vecchio, qui était attaché à la maison de Saint-Leu, m'a dit avoir laissé la duchesse de Saint-Leu (1), cachée dans une propriété aux environs d'Ancône, où elle soigne son dernier fils, le comte Louis, dont la santé donne les inquiétudes les plus sérieuses. On croit ce jeune homme atteint de la même maladie qui a enlevé son frère aîné (2).

Parmi les réfugiés les plus distingués qui se trouvent en ce moment à Corfou, je citerai : le général Grabinski (3); le marquis Banzi, de Bologne, ancien page de l'empereur Napoléon; le marquis Nicolini, de Florence; le général Armandi dont j'ai déjà parlé; M. Sebastiani, de la Romagne, qui s'est trouvé, en qualité de peintre, auprès de Napoléon, pendant son séjour à l'île d'Elbe, et qui est, je crois, parent du prince Spada, résidant actuellement à Paris; le comte Boni et le chevalier Manderi, tous deux de Florence; le comte Boiïondi, qui était désigné par le triumvirat pour remplir une mission auprès du gouvernement du Roi; le capitaine Picchi, neveu du fou pape Pie VII, etc.. On compte encore, dans les Sept Iles, soixante-dix ou quatre-vingts autres réfugiés italiens, moins importants, soit comme naissance, soit comme fortune ou influence, mais qui ont occupé, pour la plupart, pendant la récente révolution, des fonctions de préfets ou de chefs de comités.

Un brick, arrivé d'Ancône, le 22 de ce mois, a apporté la nouvelle, qu'il donne comme certaine, que sur les sommations de la France, les Autrichiens avaient reçu l'ordre de

(1) En 1814, le roi Louis XVIII a créé la reinp Hortense duchesse de Saint-Leu.

(2) Quels sont les secrets de la Providence? Ce jeune prince, dont la vie l'tait, en effet, fort en danger à cette époque, et dont la présence était regardée coninif! un obstacle au succès de la révolution italienne, est, aujourd'hui, empereur des Français! (IVote de 1853.)

(3) Sa femme est une Ionienne, de l'île de Zante, où elle possède d'assez grandes propriétés. Elle ne vit pas avec le général et est ici depuis plusieurs mois. C'est une jolie femme, coquette et des plus aimables. (Note de l'auteur.)

Mi SOUVENIRS DU CHEVALIER DE CUSSY

se retirer et d'abandonner entièrement les Etats romains. « La Révolution va donc recommencer! » Tel a été le premier cri de joie proféré par le plus grand nombre des réfugiés italiens, dont les appréciations peuvent se résumer ainsi :

« La révolution sera terrible. Nous savons les fautes que nous avons faites, en voulant trop ménager tous les intérêts et nous ne les commettrons plus. Nous n'aurons plus, pour chefs de l'administration, ni des professeurs de chimie, ni des professeurs de belles-lettres, gens timides qui ne comprennent pas leur devoir, ni leur position au milieu d'une nation qui. cherchant la liberté, ne peut la fonder que par l'action et la rapidité et non par des utopies de gouvernement régulier. La haine qui anime déjà toutes les populations contre un gouvernement qui n'a de confiance que dans les prêtres, a dû s'accroître encore dans le cœur de tous par l'odieux des capitulations violées, par les menées des prêtres et par l'ingratitude qu'ils nous ont montrée en retour du respect que nous avons eu pour eux, enfin, par les cruautés commises par les Autrichiens... Aujourd'hui nos forces sont doubles... Oui, nous obtiendrons la liberté et nous prouverons que si nous n'avons pas opposé une digue solide aux flots des soldats autrichiens, comme les braves Polonais en face des Russes, ce n'est pas seulement parce que nous n'avions pas d'armes, mais parce que nous avons été trahis par des chefs indignes de notre confiance... »

D'autres, plus calmes, regrettent, au contraire, que les Autrichiens aient obtempéré si facilement aux généreuses sommations de la France. Ils craignent que les Autrichiens, avant de se retirer, n'aient arrêté et conduit en prison tous les individus désignés par les conseils du Vatican et que les constitutionnels ne se trouvent ainsi privés des chefs dont ils pourraient avoir besoin pour agir, avant que ceux éloignés du sol de la patrie aient trouvé les moyens d'y reparaître. Ils pensent, d'ailleurs, que la présence prolongée des Autrichiens aurait amené les armes françaises :

« Avec elles, disent-ils, la Révolution eût été accomplie

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