CHAPITRE XXIV
facilement et sans causer une subversion générale. Sans elles, au contraire, la Révolution, en recommençant dans un temps plus ou moins éloigné, mais immanquablement, sera sanglante dès son début, et les vengeances particulières, se couvrant du manteau du bien public, occasionneront beaucoup d'inutiles et déplorables massacres, »
Jusqu'à présent, je n'ai eu, avec les réfugiés italiens, que des rapports de société et des conversations de salon, où la confiance a régné plus qu'avec d'autres personnes peut-être, par suite des dispositions favorables que les Italiens nourrissent pour la France, qu'ils regardent « comme leur Providence et l'auguste gardienne de la liberté, dont l'évangile deviendra, dans un avenir peu éloigné et malgré les efforts des monarques absolus, le principe fondamental de tous les gouvernements de l'Europe ».
Un Marseillais, M. Gautier, que des opérations commei* ciales font séjourner depuis quelques années à Corfou, remplit avec zèle, près de moi, les fonctions de chancelier du consulat. Né à Pise, d'une mère Italienne, et parlant très purement la langue italienne, M. Gautier vit avec plusieurs réfugiés dans une sorte d'intimité qui a bientôt amené la confiance. Ce qui a valu à mon chancelier, de la part de l'un des réfugiés, M. Canuti, de Bologne, préfet d'Arcoli, une contidence qu'il s'est fait un devoir de Français de me rapporter, le secret, d'ailleurs, ne lui ayant point été demandé. Voici cette confidence que, de mon côté, je me suis empressé de communiquer au comte Mole, comme étant de nature à intéresser le gouvernement du Roi (1).
Depuis plusieurs années, le duc de Modène entretenait, avec l'approbation de l'Autriche, des agents en Italie, chargés de disposer les esprits à un mouvement qui aurait eu pour but de former un royaume italien dont lui, duc de Modène, aurait été le souverain. Ses agents principaux étaient un sieur Misley, qui est maintenant en France, et le sieur Cyrus Menotti,
(1) Dépêche officielle du 25 avril 1831, n" 77.
i26 SOUVENIRS DU CIIKVÂLIER DE CUSSY
de Modène. Ces individus étaient en correspondance avec M. Canuti, lequel possède encore ici un document signé par Menotti, prouvant l'existence de ces menées. Mais les deux agents du prince n'avaient accepté la commission que parce qu'elle leur procurait les moyens de travailler secrètement pour la liberté, sans être suspects à l'Autriche, dont les yeux sont partout en Italie et parce qu'elle mettait à leur disposition de grandes sommes d'argent, utiles à leurs desseins. En éclatant trop tôt à Modène, la révolution a révélé au duc qu'il avait été le jouet de ses agents, et c'est la raison pour laquelle il a entraîné avec lui, à Mantoue, Cyrus Menotti, malgré les blessures dont il était couvert, afin que celui-ci ne pût faire aucune révélation, ni livrer aucun papier. C'est une raison semblable, ajoute M. Canuti, qui a porté l'Autriche à poursuivre partout, avec acharnement, le général Zucchi (1). On savait, en effet, ce dernier possesseur de nombreux documents dont la publication aurait démontré la connivence de l'Autriche dans l'intrigue nouée depuis longtemps, et que le duc de Modène croyait ourdir et conduire dans le silence, pour fonder, à son profit, un royaume italien.
M. Canuti a confié aussi à M. Gautier que, dans la révolution italienne de février dernier, on doit compter quatre traîtres avérés. Les voici, avec les appréciations de M. Canuti.
Misley, après avoir trompé longtemps le duc de Modène, en feignant d'agir pour le faire roi d'Italie, mais en n'usant réellement de sa protection et de son argent que dans l'intérêt de la liberté italienne, changea tout à coup d'opinion, et, sans s'ouvrir à Cyrus Menotti, dévoila tout au duc de Modène, et partit, aussitôt après, pour l'Angleterre. Cette révélation mit le prince à même de surprendre les conjurés dans son pays et obligea, en quelque sorte, les constitutionnels à précipiter la révolution, laquelle, en éclatant deux mois plus tôt qu'il n'était convenu, s'est trouvée dépourvue d'ensemble, de direction et de tous moyens matériels de succès.
(1) Cyrus Menotti fut condamné à mort et exécuté; le général Zucchi fut enfermé dans une forteresse autrictiienne.
CHAI'ITRK XXIV J2T
Orioli a entretenu avec Rome une correspondance cachée qui a livTé les secrets du gouvernement provisoire. Cet individu, compromis en apparence par la situation qu'il a occupée dans la révolution, est resté, cependant, à Bologne, sans être inquiété.
La conduite du général Zucclii reste un mystère. Deux fois, il a laissé surprendre son armée, négligeant, malgi'é les avis du général Grabinski, les précautions les plus ordinaires pendant la guerre, en présence de l'ennemi. Après s'être mis dans une position qui ne pouvait lui laisser espérer aucune indulgence de la part de l'Autriche, il a semblé vouloir décourager ses troupes et les livrer sans défense au feu des Autrichiens.
J'ai dit plus haut la réprobation dont est frappé ici le général Armandi. Il vit à Corfou. sans être insulté, mais, partout ailleurs, il eût été, de la part des Italiens, l'objet de toutes les démonstrations de la haine qu'on lui porte. S'il quitte ce pays et qu'il se trouve jamais dans une ville habitée par des réfugiés constitutionnels, il ne saurait se soustraire à un grand nombre de duels.
Corfou, mai 1831.
Je m'aperçois que, dans les pages précédentes, je me suis laissé allé à m'étendre sur la révolution italienne. La chose est assez naturelle, puisque je vis au milieu des réfugiés, mais je m'en veux quelque peu de n'avoir plus soufïlé mot de notre révolution de juillet dernier, qui, après la chute de Napoléon en 1814, est l'événement le plus colossal qui se soit passé depuis que je suis au monde. Aussi, je vais combler cette lacune en consignant à cette place la lettre humoristique que j'ai reçue, voilà six mois déjà. d'Emile Barateau, le très spirituel secrétaire du bon ^L do Martignac.
a Paris, 17 novembre 1830. Mon cher chevalier, j'avais bien réellement l'intention de vous écrire après nos immenses événements politiques, mais, chaque fois que je prenais la
plume, il passait par ma tête comme un bruit de canon qui brouillait mes idées et arrêtait mes doigts. Votre lettre du 20 octobre m'apporte des reproches et je me hâte de vous remercier de ce témoignage de votre amitié. Je ne vous dirai rien des trois grandes journées de Juillet. Le peuple s'est élevé au sublime (!) et y est resté pendant quelque temps : c'étaient « les saturnales de la probité » (1). Vous savez le reste.
« J'ai été respecté des balles, mon ami, mais la mitraille du système économique, besoin et mode du moment, m'a atteint. La partie du service auquel j'étais attaché a été supprimée, et me voilà jouissant de mes rentes, à la vérité comme un malade jouit d'une mauvaise santé. M. Guizot a mis à ma suppression des formes polies. II y a ajouté la promesse de me dédommager. J'attendais, avec mille chances de succès, quand M. Guizot a été renvoyé lui-même, et me voilà, fluet sans être audacieux, en face de M. le comte de Montalivet qui, peut-être, ne me portera pas le même intérêt que son prédécesseur. Je suis donc rentré dans cette classe nombreuse d'honnêtes philosophes qui voient jouer la comédie politique sans y prendre part.
« M. de Chateaubriand s'est retiré du commerce, pauvre et sans avoir fait banqueroute. Il va, dit-on, se reposer d'une vie agitée, au milieu de cette douce étude qui console de tout. Du reste, et pour la première fois, on n'entend plus parler de lui.
« Quant à M. de Martignac, il a cru devoir rester à la Chambre des députés; il a cru devoir aussi se charger de la défense de M. de Polignac, dont il a tant à se plaindre : c'est là un immense fardeau.
« Je quitte la politique que je n'aime pas, pour m'occuper de vous que j'aime. Je vois que vous êtes père et je vous en félicite... (2).
(1) Expression niaise de l'époque. {Note de l'auteur, 1841.)
(2) Le 9 octobre 1830, j'avais eu en effet un fils, Henry-Achille qui, selon 'usage des pays corfiotes, eut deux parrains : mes amis le duc de Rauzan