CHAPITRE XXIV
Je lui ai connu plusieurs maîtresses qui, toutes, dit-on, l'ont aimé d'une véritable affection, ce qui est un fait assez remarquable pour être noté.
Au début de ce journal de ma vie, j'ai parlé de la jolie Elisa de Courten, fille d'un officier supérieur originaire de la Suisse, nièce du capitaine de vaisseau Philibert, et filleule de la reine Hortense (1). En sortant d'Ecouen où elle a été élevée, Elisa de Courten vint habiter le palais de la reine Hortense, laquelle portait alors le titre de duchesse de Saint- Leu. La dernière fois que je l'ai vue, en 1827, à la grille du couvent du Sacré-Cœur, à Paris, elle était toujours belle, bonne et gracieuse. Il est possible qu'Elisa de Courten ait fait un beau mariage en épousant un jeune académicien, l'illustre auteur des Vêpres siciliennes, de VEcole des vieillards et de Marina Faliero, mais Casimir Delavigne, de son côté, eût-il pu mieux faire que d'épouser une femme aussi accomplie en tous points que la belle Elisa de Courten?... Dans la loterie du mariage, Casimir Delavigne a tiré un bon numéro. Ce bon Barateau semble croire que Mme Casimir Delavigne se rajeunit : elle n'a pas cependant beaucoup plus de trentecinq ans, car elle est exactement de mon âge, au sens littéral du mot, étant, je crois, née le même jour que moi, c'est-à-dire le 18 décembre 1795.
Le comte Roger de Gaux est fidèle à ses opinions politiques et à ses affections. Il y a longtemps qu'il m'a dit qu'il cesserait de servir s'il voyait arriver, par exemple, « un ministère Bignon ». Le secrétaire de sa légation, M. Septime de La Tour-Maubourg, a envoyé sa démission en lisant les ordonnances du 25 juillet. Ainsi, le ministre et le secrétaire se sont démis de leur emploi, mais pour des motifs diamétralement opposés.
J'ai déjà dit maintes fois l'affection que veulent bien me témoigner le maréchal duc de Trévise et son gendre, le comte de Rumigny.
(1) Voir chap. n.
Le comte Mole, ci?- probiis, ministre capable, organe digne de la France envers les puissances étrangères. Je regrette, certes, qu'il ait quitté les affaires et je dois désirer qu'il y revienne. Lors de l'arrivée du comte Mole au ministère, le duc de Rauzan m'a donné un témoignage de son affection pour moi, en allant, de son propre mouvement, trouver le nouveau ministre et lui parler en ma faveur, lui rappelant que je suis entré dans la carrière diplomatique sous le patronage du marquis de Bonnay, ami de cœur du comte Mole.
Je ne connais point M. le maréchal Maison, mais je me suis rencontré plusieurs fois avec son successeur, le général Sébastiani. C'est, on le sait, un habile général, mais ambassadeur, mais ministre... point. Henry de Rauzan m'a mandé que le général Sébastian! a répondu, un jour, à l'un des directeurs de son ministère, lequel le pressait de prendre une détermination sur une affaire :
« Ma foi, mon cher, vous me canulez trop; nous verrons cela plus tard. Je n'aime pas qu'on me scie le dos... »
Ce langage vulgaire est le langage usuel du général Sébastiani, brave soldat, à l'enveloppe rude, personnage bourru, sauvage et sans formes aucunes. Au surplus, n'ai-je pas entendu, il y a quelques années, un homme de race et d'éducation parfaite, le baron de Damas, me lâcher, en plusieurs circonstances, des expressions à côté desquelles celles que je cite du général Sébastian! paraissent des propos de Cour (1)?..
(1) Voir chap. xix.