‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 66 sur 223 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

de son beau-frère, qu'aucun antécédent n'engageait à suivre une autre ligne de conduite que son père, le duc de Caraman, qui est resté à la Chambre des pairs, et que ses deux frères, Victor et Adolphe, qui n'ont point quitté l'armée.

Quant au comte de Rayneval, ambassadeur à Vienne, qui s'était également rendu à Paris, regardant sa mission comme terminée, et que, pour le même motif, on révoqua, M. de Saint-Priest déplore, comme Français, que le gouverment de Juillet se soit privé des services d'un homme aussi essentiel dans les affaires diplomatiques. Il est impossible qu'on ne le reconnaisse pas bientôt en haut lieu et qu'on ne réclame pas l'aide et l'habileté d'un homme d'Etat aussi distingué que le comte de Rayneval (1).

Je ne pus voir Mme de Saint-Priest, qui se trouvait auprès de la duchesse de Berry. M, de Saint-Priest me parut, du reste, vouloir éviter de parler de sa femme.

Parmi les Français qui sont passés à Corfou durant mon séjour et que j'ai tous reçus à ma table, je citerai : le comte d'.\ltonsée, jeune pair de France, n'ayant pas encore pris séance et voyageant pour son instruction et son plaisir; M. de Parseval, commandant la frégate de l'Etat, VArmide; le comte de Gorberon, homme d'infiniment d'esprit, gai, boiteux à un degré très prononcé. Mais les compatriotes les plus remarquables que j'ai eus à accueillir sont le marquis de Bassano, la duchesse de Plaisance et sa fille.

Le marquis de Bassano, fils aine du ministre secrétaire d'Etat de Napoléon, est un jeune homme d'excellentes ma-

(1) En effet, M. Casimir Parier, président du Conseil, chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, pria M. de Rayneval de sortir de la retraite où il vivait dans sa petite habitation de la forêt de Sénart, et de venir l'aider de ses conseils et de son expérience. M. de Rayneval était souffrant : il vint cependant à Paris. Peu après, il fut envoyé comme ambassadeur à Madrid où il est mort de la goutte. Son fils aîné, Alphonse, est devenu chef de cabinet du comte Mole, pendant son second ministère, et quand ce ministre, homme de bien, a quitté ses fonctions, le jeune comte Alphonse de Rayneval a été nommé premier secrétaire d'ambassade à Rome. En 1848, Alphonse de Rayneval s'empressa, à mon grand étonnement, de se rapprocher du gouvernement républicain, et, depuis cette époque, il est ambassadeur à Rome, où, du reste, il fait bien, (^oic de 1853.)

nières, beau, bien fait, et d'une grande gaité. Il m'a raconté que, pendant les Cent-Jours, l'Empereur avait dit au duc de Bassano de donner l'ordre, par le télégraphe, de s'emparer de la- personne du duc d'Angoulême qui s'évertuait à tenir encore la campagne dans le Midi. Le ministre, qui n'approuvait pas cette mesure, mais qui n'osait pas résister ouvertement à Napoléon, laissa la conversation s'engager sur d'autres sujets d'affaires, et, la nuit approchant, il pensa qu'il serait impossible de faire jouer le télégraphe, et que, le lendemain, l'Empereur changerait d'opinion. C'est, en effet, ce qui arriva et le duc d'Angoulême put quitter la France, sans qu'il ait, probablement, jamais appris que, s'il n'avait point été arrêté au retour de Napoléon, c'est au duc de Bassano qu'il le devait.

La duchesse de Plaisance, née Sophie de Barbé-Marbois, belle-fdle de l'architrésorier de Napoléon, séjourna aux lies Ioniennes à la fm de l'année 1829, puis en 1831, avec sa fille unique, accompagnées d'une nuée de domestiques, d'un énorme chien des Pyrénées et d'un tout petit cheval pas plus haut que le chien.

Toutes les deux sont des femmes d'instruction et d'esprit, mais visant à l'excentricité et donnant la comédie au pubhc à leurs dépens, soit par leurs costumes étranges, soit par leurs bizarres coiffures, généralement coniques et rappelant les bonnets des pierrots de foire. Mlle de Plaisance monte son cheval à califourchon, avec des jupons fendus sur les côtés et coiffée d'un bonnet bleu pointu. A table, la mère et la fille ne touchent à aucune viande, trouvant contre nature que nos estomacs « servent de sépulture aux animaux », et ne voulant pas admettre que la chair est une nourriture indispensable aux humains.

Ces deux dames, philhellènes enthousiastes, se rendaient en Grèce, et comme le baron Rouen n'avait pu leur trouver à Nauplie « un petit hôtel entre cour et jardin », selon ce qu'elles l'avaient prié de leur procurer, elles firent venir toutes les pièces numérotées d'une maison en bois, distribuée à

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