CHAPITRE XXV
leur convenance, qui s'éleva sous leurs yeux en une journée.
Lorsque la duchesse de Plaisance quitta Corfou pour Nauplie, je lui prédis que son enthousiasme pour les Grecs tomberait et qu'elle allait au-devant de la perte de ses illusions. Au mois de septembre 1831, je la trouvai à Zante où, depuis deux mois qu'elle était revenue de Grèce, elle habitait une charmante maison de campagne. Je savais qu'elle avait changé d'opinion sur le compte des Grecs. Elle ne voulut pas me l'avouer, mais elle me dit : « Il y a, en effet, beaucoup à faire encore et à améliorer dans les mœurs et l'éducation politique des Grecs, pour qu'ils deviennent un peuple au milieu duquel on éprouve le désir de passer sa vie. »
Le lendemain, en m'embarquant à Sainte-Maure sur le bâtiment à vapeur qui retournait à Corfou, je vis, installées à bord, la duchesse de Plaisance et sa fdle, qui m'avouèrent alors « qu'elles en avaient assez de la Grèce et des îles Ioniennes » et qu'elles rentraient en France. Mlle de Plaisance, surtout, paraissait désabusée, et disait : « La vie n'est qu'une suite d'illusions )>; réflexion qui étonnait chez une jeune fdle de vingt ans à peine.
Au reste, Mlle de Plaisance a des reparties stupéfiantes. Sur le vapeur, m'entendant répondre à la duchesse que je n'avais qu'un enfant, cette originale jeune fille me tint le petit discours suivant : « Si tout le monde faisait comme vous et mon père, le monde ne durerait pas longtemps; car, si deux ne produisent jamais qu'un, on peut facilement calculer l'époque où la terre sera réduite au même nombre d'habitants qu'elle en a eus au début, en admettant que la genèse dise vrai. »
Passons maintenant aux étrangers les plus remarquables qui touchèrent à Corfou pendant mon temps de consul.
J'y ai revu le prince Guillaume Radziwill, que j'avais beaucoup connu à Berlin, et retrouvé deux officiers anglais, déjà rencontrés en France en 1827 ou 1828 : le capitaine Taylor, qui avait pour domestique un magnifique Albanais, colonel dans l'insurrection grecque, et qui, selon le capitaine,
avait eu un avancement réel en devenant son serviteur; puis le colonel Russel, l'un des frères de lord John Russel, excellent écrivain et champion du parti libéral anglais (1). Le colonel Russel est un homme d'infiniment d'esprit et de bonnes manières, et est fort lié avec le comte de Rayneval, ce qui est une raison suffisante pour que je sois son ami.
A Corfou, j'ai été fréquemment en relation avec le capitaine Maitland, devenu amiral, et avec l'amiral sir Puttley Makolm. J'ai donc connu à cette même époque les deux officiers de la marine anglaise, dont la vie se trouve le plus liée à celle de Napoléon. Le capitaine Maitland commandait le Bellérophon, sur lequel l'Empereur fut réclamer l'hospitalité de l'Angleterre, après Waterloo; l'amiral sir Puttley Malcolm a conduit Napoléon à Sainte-Hélène. Tous les deux conservent un souvenir de vénération pour l'Empereur, tous les deux aiment ce grand homme et honorent sa mémoire. Le capitaine Maitland ne me parlait que les larmes aux yeux du rôle qu'on lui avait fait jouer, en 1815 : lui avait reçu Napoléon comme un hôte malheureux, et son pays, plus tard, l'avait traité en prisonnier.
A propos des sentiments des Anglais pour l'Empereur, j'ai souvent entendu des officiers de cette nation, ainsi que des personnages appartenant à l'administration, nommément le colonel Caroll, commandant le 18^ Irlandais, et M. Baynes, secrétaire du Sénat ionien, blâmer ouvertement leur gouvernement pour sa conduite et ses procédés envers l'illustre captif, et vouer à l'exécration la mémoire de sir Hudson Lowe, lequel, selon eux, n'est point Anglais, mais Hanovrien. Je me souviens aussi avoir vu dans la salle à manger d'un des régiments anglais de Corfou, dont le numéro est sorti de ma mémoire, sous verre et dans un cadre de bronze doré, suspendu à la place d'honneur, un livre que Napoléon avait donné au colonel de ce régiment, lorsque celui-ci tenait garnison à Sainte-Hélène.
(1) Lord John Russel est le fils cadet du duc de Bedford. (Note de l'auteur.)