‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 68 sur 223 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Ayant pris part à la révolte albanaise contre la Porte, le Dey de Delvino avait, ainsi que plusieurs de ses collègues, fui son pays pour éviter le fatal lacet ou tout autre genre de mort. Il vit à Corfou, et venait fréquemment me voir chez moi, où il prenait le café et des liqueurs qu'il trouve fort bonnes; aussi il me disait chaque fois : « Ah! que je me trouve bien chez le consul de France! Bon accueil, conversation agréable, et pas de mauvais café, comme là-bas. » Ce seigneur d'Albanie n'a pu prendre avec lui que son or et ses pierreries, et la plus jeune et la plus jolie de ses femmes. Il me demanda, un jour, d'écrire à mon gouvernement pour lui obtenir la permission de se retirer en France, « car, ici, disait-il, je suis bien prés de la Porte. » Je n'ai jamais reçu de réponse, et j'ai eu beaucoup de peine à persuader au Dey, « mon grand ami », — titre que je lui rendais, car il ne me nommait jamais autrement — que la démarche qu'il me demandait de faire était tout à fait inutile, attendu qu'on le laisserait fort tranquille s'il allait s'établir en France, mais que le gouvernement ne voudrait pas, probablement, donner, à cet égard, une autorisation officielle.

Lorsque, en compagnie de ma femme et de sir et lady Frédéric Adam, je fus rendre visite au dey de Delvino, lady Frédéric Adam et Mme de Gussy furent, seules, admises auprès de la jeune femme du dey, et, dans les deux appartements, le café fut servi à l'orientale. Le Dey m'assura que, s'il ne conservait pas l'espoir de rentrer, un jour, dans son pays, il me laisserait voir sa femme, étant, sur ce point, personnellement exempt de préjugés, mais non pas au regard de ses coreligionnaires, s'ils apprenaient que des Européens chrétiens avaient été admis dans son harem, même réduit à une seule épouse.

Rotterdam, 25 octobre 1833.

Près de vingt mois se sont écoulés pendant lesquels cette narration est restée suspendue : peu de pages suffiront pour la mettre au courant.

Je retrouvai au lazaret de Malte — où je séjournais en fé-

Trier de l'an dernier — comme gardien, un nommé Cazol, né Maltais. C'était un homme d'une soixantaine d'années qui avait longtemps servi dans les armées de la République et de Napoléon et avait été sergent-major dans la garde impériale. Ce vieux brave, qui me reconnut parfaitement pour m'avoir vu, dix-huit ans auparavant, aux côtés du général Janssens, le matin d'Arcis-sur-Aube, avait épousé depuis peu de temps une jeune indigène, qu'il tint à me présenter comme la fille d'un des derniers chevaliers ayant résidé à Malte (1). Si ceci est vrai — ce qui ne m'a pas paru impossible, en voyant l'allure et les traits distingués de Mme Cazot — lord Ponsonby, gouverneur actuel de Malte, avait donc raison, lorsqu'il me disait que, du temps de l'Ordre, peu de jeunes filles échappaient aux caresses des chevaliers, et que, généralement du reste, les familles du pays se considéraient comme fort honorées de voir une de leurs filles devenir la maîtresse d'un chevalier. Pensant probablement flatter mon patriotisme, lord Ponsonby m'avait ajouté : « Les Français étaient les plus galants. Je connais dans l'Ile vingt descendants, au moins, du grand maître Emmanuel de Rohan (2). )>

Je quittai Malte le 21 février, et arrivai à Paris, le 4 mars, fort heureux d'embrasser ma femme et mon fils qui étaient rentrés en France depuis six mois; fort aise aussi de retrouver mon pays et Paris dont j'avais été exilé durant près de trois années.

Mgr de Sagey, grand-oncle de Mme de Cussy, cet ancien évêque de Tulle, qui nous avait mariés, se montra fort aimable pour nous, et je le trouvai des plus amusants quand, dans son légitimisme, il me taquinait et me reprochait de servir « ce gouvernement de brigands ». Il n'appelait jamais le Roi que <i monsieur Philippe », mais il donnait, d'ailleurs, à la reine, la qualification de « madame la duchesse d'Orléans ».

(1) En 1798, lors de l'expédition des Français en Egypte, l'île tomba entre les mains du général Bonaparte.

(2) Le Français Emmanuel de Rohan fut, en effet, le prédécesseur de l'Allemand Ferdinand de Hompesch, qui lui succéda en 1797, et qui fut ie dernier grand maître souverain de l'ordre.

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