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CHAPITRE XXV

Parmi les amis que je visitai les premiers, devait se trouver nécessairement M. de Martignac, qui s'était toujours montré si parfaitement bon et obligeant pour moi. Je le trouvai dans un état pitoyable de santé, ne pouvant plus sortir de son lit, où il travaillait sans cesse. C'est ainsi qu'il a mis la dernière main à son bel ouvrage intitulé : Essai historique de la révolution d'Espagne et de V intervention de 1823, publié en 1832, après sa mort, et auquel il n'a pu donner une suite. Cet excellent, digne et habile homme d'Etat, qui a épuisé ce qui lui restait de santé dans la belle défense qu'il a faite, comme avocat, du prince de Polignac traduit devant la Cour des pairs, est mort dans les premiers jours du mois d'avril 1832, laissant, à défaut de postérité directe, son nom à un neveu de sa femme, Gustave Desgranges, lequel s'appelle, en conséquence, aujourd'hui, Gustave de Martignac. C'est un simple employé de l'enregistrement, administration dans laquelle l'avait fait entrer son oncle, lorsqu'il en était directeur général.

J'étais, le 26 mars, à déjeuner chez le général de Rumigny, aide de camp du Roi, lorsqu'on parla, pour la première fois, de l'arrivée du choléra à Paris. On croyait en avoir observé déjà quelques cas. Le lendemain ou le surlendemain, les autorités annoncèrent officiellement la présence du fléau par des affiches indiquant les mesures de précautions à prendre. J'entendis alors plusieurs hommes du peuple qui disaient : « Je n'y croirai que lorsque je le verrai se promener dans les rues. » Et peut-être ces mêmes hommes étaient-ils de ceux qui ont égorgé des marchands de vin que la populace accusait d'avoir empoisonné leur vin!... Que d'inconséquences on commet dans la vie!

Mais les incrédules ne durent pas tarder à être convaincus de l'invasion du terrible mal asiatique, qui, après avoir exercé ses ravages à Londres, avait gagné Paris, d'un seul bond, peut-on dire, puisqu'il n'avait pas touché aux régions intermédiaires. Chaque jour la mortalité s'accrut d'une manière effrayante : le 11 avril, ce chiffre funèbre fut 1 700, et l'on porte à 23 000 le nombre des victimes du choléra, pendant les

quatre mois que ce fléau a séjourné à Paris. Des rues entières, dont celle de la Mortellerie, par exemple, furent dépeuplées; les cercueils manquèrent, et l'on fut obligé, pour conduire les morts au cimetière, d'employer des voitures de déménagement, dans lesquelles on empilait par dizaines les cadavres recueillis de porte en porte. Au milieu d'une des rues qui conduisent au cimetière du Père-Lachaise, la rue Charonne, l'une de ces voitures fléchit sous le poids et se rompit : les cadavres roulèrent sur la voie, et ce quartier qui, jusqu'alors, ne comptait pas un seul malade, fut, à partir de ce jour, décimé par le fléau.

Le choléra qui, pendant les premiers temps de sa présence, n'avait atteint que les gens des basses classes, gagna aussi les riches. La baronne de Varange, belle-mère de mon ami de Caux, fut l'une des premières personnes de la société que le fléau enleva. La veille de sa mort, je l'avais ac ompagnée jusqu'à la porte de son hôtel, et comme, à son habitude, elle me disait du mal de son gendre, je lui avais dit, en souriant : « Prenez garde, madame, d'être punie de vos médisances! » Je ne me savais pas, hélas! si bon prophète.

Dès le début de l'invasion, la famille royale donna l'exemple du courage et de la charité. Au reste, toutes les personnes riches de Paris furent admirables à tous égards : les aumônes furent abondantes, et les dons de couvertures et de vêtements arrivaient de tous côtés entre les mains des curés, des bureaux de bienfaisance et des divers établissements de charité. Le prince royal visita plusieurs fois les hôpitaux, affrontant le mal et cherchant ainsi à rassurer la population. Une chose bien remarquable, c'est qu'au travers de ce fléau contagieux qui ravagea Paris, les médecins et les prêtres, en contact permanent avec les cholériques, eurent peu de victimes parmi eux.

On a prétendu que le général Lamarque, ce pacificateur de la Vendée, ce grand orateur de l'opposition, dont les funérailles furent le signal des sanglantes émeutes des 5 et 6 juin, est mort du choléra (1) : ce n'est pas exact. Encore faible et

(1) ler juin 1832.

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