‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 70 sur 223 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

relevant de maladie, le général Lamarque avait dû se livrer, pendant plusieurs jours, à un travail ininterrompu, de façon à pouvoir répondre, à la tribune, à une attaque du général Sébastiani. Cette fatigante tension d'esprit amena une rechute qui enleva le général Lamarque. J'étais placé à l'une des fenêtres du ministère des affaires étrangères, lorsque son convoi passa sur le boulevard, le 5 juin, allant de la rue du faubourg Saint-Honoré à la place de la Bastille, d'où le corps devait partir pour les Landes. Plusieurs des partisans du général Lamarque tendirent les bras vers moi, me montrant le poing et criant : « Misérable! c'est toi qui l'as tué! » Et quelques-uns d'entre eux firent mine de me lancer des projectiles, si bien que Jules Désaugiers, directeur des affaires commerciales, me força de quitter la fenêtre ; j'avais été pris pour le général Sébastiani!

Cette confusion était d'autant plus piquante que je ne ressentais pas une grande sympathie pour le général Sébastiani. Quelques jours auparavant, j'avais été reçu par ce ministre. Grand Dieu! Quel pacha! Quel marquis de Montorgueil!... Vraiment, je ne crois pas qu'il soit possible de rencontrer un chef plus désagréable envers ses subordonnés.

Quel accueil gracieux, au contraire, avait daigné me faire le prince royal, ce beau et noble duc d'Orléans! Avec quelle bonté il m'avait parlé de mes services, de ma correspondance» et de tout ce qui m'intéressait!... A cette époque, je n'avais point encore été reçu par le Roi, et ce n'est que plus tard, lors de ma nomination au poste de Rotterdam, que j'eus l'honneur d'être admis en présence de Leurs Majestés.

Le 15 mai de cette année (1833) j'ai reçu une lettre aimable du duc de Broglie, ministre des affaires étrangères depuis quelques mois, pour me dire que le Roi me nommait consul à Rotterdam, tout en regrettant qu'il n'y ait pas en ce moment de poste plus important à pourvoir. J'ai quitté Paris à la fin du mois suivant et suis arrivé à Rotterdam le l^"" juillet. Mon séjour en Hollande a été des plus courts, puisque je viens d'être nommé, par décision du 20 de ce mois, consul général à H. iO

Dublin, en remplacement du comte de Canclaux, et que je m'apprête à quitter, sous peu de jours, ces maussades Pays-Bas.

Mon séjour se sera passé autant à La Haye qu'à Rotterdam. Avant de quitter Paris j'y avais vu le marquis de Dalmatie, ministre de France à La Haye, et dont l'intérim était fait par le jeune et charmant marquis d'Eyragues, homme capable et dont le ministère fait le plus grand cas. M. d'Eyragues avait comme attaché le jeune Drouyn de Lhuys, fils d'un ancien receveur général. Il y a plusieurs années, j'avais déjà rencontré cet aimable jeune homme, lorsqu'il s'apprêtait à suivre à l'ambassade de Madrid le comte de Rayneval. M. Drouyn de Lhuys est fort instruit, intelligent et adroit. Ambitieux, il sait flatter, quand il le faut, les chefs. Il arrivera (1).

A La Haye, j'ai retrouvé plusieurs de mes amis de Berlin : le comte Allegri, chargé d'alTaires d'Autriche; puis le comte Mortimer de Maltzahn, ministre de Prusse, dont la femme, née de Goltz, est toujours d'une grande distinction et d'une grande beauté. Ils ont une fille de seize ans, fort jolie, mais moins belle cependant que sa mère.

Une des personnes que j'ai cherchées avec le plus d'empressement, et que j'ai trouvées avec grand plaisir, c'est mon vieux général, le baron Janssens, sous lequel j'ai commencé à servir mon pays. Après avoir été ministre de la guerre, il est devenu chancelier de l'ordre du Lion des Pays-Bas. Avec quelle tendresse il m'a accueilli! Il semblait rajeuni de vingt ans. C'est qu'il y a bientôt vingt ans, en effet, de cette époque de la campagne de France... Le jeune fils du général, que j'avais vu enfant, à Paris, est aujourd'hui capitaine

(1) M. Drouyn de Lhuys est arrivé, en effet. Par la presse, il est parvenu à se faire nommer directeur aux affaires étrangères. Envoyé député à la Chambre, il a fait de l'opposition; M. Guizot l'a destitué. L'opposition s'est faite plus prononcée, est devenue plus haineuse; M. Drouyn de Lhuys a été de ceux qui ont miné l'autorité et la popularité de la famille d'Orléans. Devenu républicain, il a été nommé ambassadeur à Londres, puis ministre des affaires étrangères, haute situation qu'il occupe actuellement. Il a épousé sa cousine, Mlle de Saint-Cricq, fort jolie et fort mignonne. Drouyn de Lhuys est très riche, ce qui ne l'empêche pas d'être fort mal tenu et fort ladre, ce qui arrive souvent. (A'o?e de 1853.)

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