CHAPITRE XX
livrer le professeur français au gouvernement si favorable à l'exportation des produits des mines qu'il possède en territoire prussien.
Cette année, c'est l'affaire du général Kniaséwicz. Pour celui-ci, on sera plus honteux : on fera une arrestation sournoise, nocturne. Mais, malgré que le noble Polonais soit quelqu'un dont toute la vie généreuse est connue, il sera, comme le Français Cousin, livré à l'autre voisin puissant, ce grand géant aux longs bras, qu'il tient croisés encore sur sa poitrine, mais qu'il peut, de Varsovie, jeter à droite, à gauche, en avant, sur l'Europe. Et, comme ce Briarée politique — à ce que pense, sans doute, le généreux comte d'Einsiedel — pourrait jeter un bras sur Dresde pour enlever le général de Kniaséwicz, autant mettre de la bonne grâce à son égard, et le lui livrer bénévolement. Ainsi fut fait...
Décidément, la Kreutzgasse est malencontreuse : c'est là que demeurait M. Cousin; c'est là aussi qu'habitait le général de Kniaséwicz. Bien que déclaré innocent et rentré en triomphe à Dresde, celui-ci a craint, avec raison, que son logis de la Kreutzgasse ne fût pas pour lui un asile de repos, et que, sur une nouvelle demande du grand Briarée, le noble premier ministre de Saxe ne vînt encore l'y troubler. Le vieux héros polonais n'a donc pénétré dans son ancien gîte que pour y prendre ses effets et ses papiers, et il est parti pour la France, où, malgré la bonne envie qu'aurait tel ou tel personnage politique de ma connaissance, de céder, dans l'occasion, aux désirs des polices étrangères, on n'a à craindre, ni les Briarée du Nord, ni les enquêtes de Cœpenick et de Mayence, ni les néfastes comtes d'Einsiedel.
Je crois avoir dit plus haut que M. de Zéa y Bermudès, le ministre d'Espagne qui vint remplacer à Dresde le très sot chevalier d'Acosta, s'était lié beaucoup avec mon chef, le comte de Rumigny. Dans les premiers jours du printemps de cette année, ces deux ministres tinrent ensemble de longues conférences. M. de Zéa parla à M. de Rumigny du passé, du présent et de l'avenir de l'Espagne, lui développa ses
tS SOUVENIRS DU CHEVALIER DE GUSSY
opinions sur la marclie à tenir par la France dans ses relations avec l'Espagne. De tout cela il résulta une masse de renseignements du plus haut intérêt, que M. de Rumigny •crut devoir — avec l'autorisation même de M. de Zéa — communiquer au gouvernement de Charles X et qu'il ne voulut pas confier par un simple rapport à la poste ordinaire. Il me fit, en conséquence, partir le 7 avril pour Paris où j'arrivai le 12 au soir.
Le baron de Damas me reçut fort bien, et, après avoir pris ime première et rapide connaissance des dépêches que je lui apportais, il me dit — et je n'ai jamais compris pourquoi — qu'il désirait qu'on ne soupçonnât pas que les nouvelles que je lui apportais provenaient de Dresde. A cet effet, il me recommandait d'éviter de me montrer pendant quatre ou cinq jours. Je lui répondis qu'il pouvait se tranquilliser, et, qu'en le quittant, je partirais pour Saint-Germain-en-Laye, où j'avais un ami chez lequel je resterais pendant le temps indiqué. Aussitôt après mon court entretien avec le ministre, je me rendis, en conséquence, chez mon vieil ami, le chevalier de Saint-Projet, conservateur des chasses et forêts du Roi à Saint-Germain. L'excellent chevalier fut fort surpris de me voir et m'accueillit à bras ouverts, mais, avant de m'y jeter, je lui dis, sur un ton des plus officiels, que le chevalier de Cussy' venait passer incognito quelques jours auprès de lui et qu'il ne lui en dirait le motif que plus tard. Ce fut un temps délicieux pour moi, car je l'employai à visiter la forêt en détail en compagnie du bon chevalier, de mes amis de Wegmann et de Frileuse, de quelques jeunes ménages gais et charmants et de deux adorables femmes de vingt-cinq à trente ans, parentes de M. de Saint-Projet, et que je souhaite de rencontrer de nouveau, soit dans la forêt de Saint-Germain, soit ailleurs.
De retour à Paris, j'eus avec M. de Damas une conversation, fort longue cette fois. Je me hasardai à lui dire que mon retour avec félicitations à Dresde, à la fin de 1824, lors de l'affaire Cousin, ne m'avait pas entièrement satisfait, car il m'avait