‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 72 sur 223 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

A Dublin. — Mes démêlés avec les chambellans du vice-roi d'Irlande.

— Chez le marquis de Wellesley. — Lady Morgan. — Ses idées en littérature; ses prétentions et ses ridicules. — Grand dîner chez le vice-roi.

— Catholiques et protestants. — Torts respectifs de l'Irlande et de l'Angleterre. — O'Connell. — Caricatures anglaises. — Criminal conversations. — Réflexions sur la pruderie et la vertu des Anglaises. — Ce que j'ai vu à Brighton dans l'été de 1834.

Danzig, novembre 1843.

Voici dix années écoulées depuis que j'ai terminé la précédente narration de mes souvenirs. Je quittais à cette époque le consulat de Rotterdam, pour aller prendre possession, après être passé par Paris, du poste de Dublin où j'arrivai à la fin de décembre 1833. Puis, au commencement de l'année 1835, je quittai Dublin, séjournai quelques mois en France et vins continuer mes services à Danzig où je m'installai au mois de septembre de cette même année 1835.

Depuis le jour où j'ai posé ma plume, j'ai été nommé consul général de France (1833), officier de la Légion d'honneur (29 avril 1835) et admis chevalier de Malte (16 août 1842). Je vais essayer de réparer cet abandon de dix années fait au journal de ma vie.

En 1833, la France était la seule puissance qui entretînt un représentant à Dublin. Je n'avais donc personne que je pusse consulter, — ne connaissant, d'ailleurs, âme qui vive dans la capitale de l'Irlande — pour savoir ce que j'avais à faire touchant mes rapports avec les autorités et avec la société.

J'étais muni de nombreuses lettres d'introduction, mais toutes ces lettres devaient-elles être remises? En ce pays où je venais d'arriver, les préjugés sont nombreux et si enracinés.

que j'avais à craindre si, au début, je me liais avec telle ou telle famille, de voir se fermer à jamais pour moi les salons où j'étais naturellement appelé à figurer par ma position. Tout ce que je savais de positif, c'était que les catholiques n'étaient reçus que par exception dans les salons protestants ou orangistes, et que ces derniers n'avaient pas accueilli avec sympathie la révolution de 1830. Comme agent français, aussi bien que comme chevalier de Gussy, j'avais donc à redouter de faire à mon début de fausses démarches, et la prudence s'imposait.

En conséquence, je me décidai à ne faire d'abord que le strict nécessaire. Je notifiai officiellement mon arrivée et la prise de possession de mes fonctions au lord lieutenant ou vice-roi d'Irlande, le marquis de Wellesley, ainsi qu'à sir J. Gosset, secrétaire du gouvernement; puis je remis quelquesunes de mes lettres d'introduction : à lady Morgan, l'auteur de nombreux ouvrages qui ont eu plus de vogue qu'ils n'ont de valeur réelle, et que je savais être très bien vue dans la société de la fashion; à lady Glarke, sa sœur, pourvue de trois jolies filles fort agréables; à M. Henry Grattam, membre de la Chambre des communes, fils du grand Grattam, de l'ancien parlement irlandais. Plus tard, je continuai la remise de mes lettres d'introduction et fis, successivement, la connaissance des personnes que leur naissance, leur situation, leur fortune et la mode plaçaient à la tête de la société : lord Vivian, commandant supérieur des forces militaires en Irlande, possesseur d'une fort jolie femme; l'évêque catholique; les colonels d'Aguilar et Fuller, M. Littleton, Mmes Vaughan, O'Brien, O'Farell, Mac Alpine, Puttland, etc.

Je ne reçus aucune réponse du vice-roi : tout ce qui composait sa Cour était tory, et voyait fort mal ce qui se passait en France. Les invitations à dîner, aux bals, aux soirées de toute nature, se succédaient chez le vice-roi, mais aucune ne m'était adressée. Deux mois au moins s'écoulèrent ainsi. Lady Morgan voulut me persuader qu'il y avait erreur, et non mauvais vouloir comme je le croyais, et me proposa d'en

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