‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 73 sur 223 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

parler au chambellan, à l'occasion d'une grande réunion qui se préparait, pour la Saint-Patrick, je crois.

— Gardez- vous-en bien, chère lady. Le long oubli dans lequel le vice-roi a affecté de me laisser est un manque d'égards, dont une invitation qiiêtée pour une réunion de 7 à 800 personnes à laquelle mon tailleur, mon chapelier et mon bottier vont, sans doute, assister comme membres de leurs corporations respectives, ne saurait effacer la trace. Vous useriez votre crédit tout à fait inutilement, car je refuserais. Ce qu'il faut aujourd'hui au chevalier de Gussy et au consul général de France, ce sont des invitations aux petits dîners, aux petites réunions. Dans de pareilles circonstances, j'imagine que la liste des personnes invitées est soumise au vice-roi, tandis que pour les énormes raouis et les fêtes immenses, qui sont de véritables cohues, c'est le grand chambellan seul qui se charge de lancer les invitations à la foule.

— Vous refuserez, dites-vous, mon cher chevalier? Mais vous ne le pouvez pas. Les usages de la Gour sont strictement observés dans l'entourage du vice-roi : une invitation de sa part doit rompre tout autre engagement, eût-on même chez soi, ce jour-là, une société réunie.

— Cependant, chère lady, je vous le répète, je refuserai toute invitation qui ne me semblera pas avoir un caractère de spécialité et qui ne me prouvera pas que le vice-roi veut positivement voir chez lui le chevalier de Gussy, consul général de France...

J'ignore si lady Morgan a parlé ou non; je ne m'en suis jamais informé; mais deux ou trois jours après, je reçus par la poste une invitation pour la grande réunion attendue. Or, l'usage est d'envoyer les invitations du vice-roi par un valet de pied de la Gour, et non par la poste. Je vis donc dans ce sans-façon un nouveau manque d'égards; aussi répondis-je au chambellan par un refus et par la même voie de la poste. Dix jours après, nouvelle invitation, toujours par la poste et le matin même de la réunion. Nouveau refus de ma part...

Il est grand nombre de gens — et les Anglais sont, en général

de cette catégorie là — avec lesquels il faut savoir lutter d'indépendance, et même d'impolitesse, pour réussir avec eux et les amener à être plus convenables à l'avenir. C'est ce qui m'est arrivé à Dublin. Le major Doran et sa femme logeaient chez moi depuis quelques jours, le IS*^ régiment d'infanterie qu'il commandait ayant été rappelé de Corfou pour tenir garnison à Dublin, à Pigeon-House. Il approuva complètement ma manière d'agir. Que se passa-t-il au château? Je n'en sais rien; mais, deux jours après, puis le troisième, et encore le quatrième, je reçus, successivement, trois invitations portées à mon domicile par des valets de pied — c'est-à-dire selon les règles — pour deux dîners et un drawing-room, invitations comprenant également Mme deCussy. J'acceptai ces trois invitations. Ma leçon de politesse avait porté ses fruits.

C'est à la première de ces invitations que ma femme et moi fûmes présentés au vice-roi et à lady Wellesley. C'était un dîner de quarante personnes, toutes appartenant à la plus haute société. Lorsque tous les invités furent présents, vers 8 heures du soir, un huissier annonça le vice-roi. Son Excellence parut, suivi de lady Wellesley: je n'avais pas lieu d'être assez satisfait pour me tenir au premier rang et chercher avec un grand empressement les regards du vice-roi. Je voulais, d'ailleurs, en me tenant quelque peu derrière les courtisans — car tous les invités en avaient les allures obséquieuses et à dos courbé — voir plus à mon aise les traits de mes hôtes quasi-royaux et m'assurer parce qui se passerait si ma présentation avait été chose prévue.

Le marquis de Wellesley s'avança lentement, promenant les yeux sur tous les assistants qui élargissaient le cercle et ouvraient les rangs au fur et à mesure qu'il approchait. Il regardait attentivement, semblant chercher quelqu'un. Enfin, il m'aperçut — car c'était moi qu'il cherchait — fendit la foule, et s'avançant directement vers moi, il me dit à haute voix, en français :

— Monsieur le chevaher de Cussy, je suis charmé d'avoir

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