‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 74 sur 223 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

l'honneur de vous voir chez moi, ne pouvant m'expliquer comment ce moment a été si longtemps retardé. Je désire, par tous les moyens qui dépendent de moi, rendre votre séjour en Irlande aussi agréable que possible, et si jamais quelque difficulté officielle ou privée vient à s'élever, et qu'il soit en mon pouvoir de l'aplanir, je vous prie de vous adresser toujours à moi, sans aucun intermédiaire, car, voyez-vous, dans les questions d'étiquette et de protocole, les maîtres de cérémonie commettent souvent des excès de zèle dont leurs chefs ne peuvent être rendus responsables, car, la plupart du temps, ils les ignorent. La France est une noble et grande nation, et je suis heureux que votre gouvernement vous ait choisi pour la représenter ici. Soyez, vous et Mme de Cussy, les bienvenus parmi nous. Le vice-roi me tendit la main, me présenta en termes aimables à lady Wellesley, et ma femme fut également présentée et reçut les compliments les plus gracieux.

Ce discours du vice-roi, qui se savait entouré de tories, était évidemment préparé, dans le but de montrer à tous qu'il voulait que l'agent politique de la France fût traité avec tous les égards auxquels il avait le droit de prétendre. Pendant que le lord gouverneur parlait, le plus profond silence régnait dans l'assemblée, et personne, je le crois, n'en perdit un mot, car chacun des assistants connaissait la langue française.

Dès ce moment, ma situation à Dublin était faite. Les journaux racontèrent cette scène, et chacun fut des plus convenables et même des plus aimables avec moi. Les visites — que, selon l'usage anglais, les étrangers doivent attendre et non pas faire à leur arrivée — furent nombreuses, et, de la part de la fashion et des autorités, les invitations furent des plus fréquentes. J'eus à Dublin une tout autre situation que mon prédécesseur, le comte de Ganclaux, qui y avait vécu ignoré, ou plutôt volontairement oublié. Je l'ai dit, ma leçon aux employés du cérémonial n'avait pas été inutile.

Le marquis de Wellesley, mort aujourd'hui, avait alors (1834) soixante-treize ans. Né en Irlande, il était le frère

aîné du duc de Wellington et appartenait au parti whig. II était marié, en secondes noces, avec la veuve d'un négociant américain, une dame Patterson, née Caton, qui se trouvait donc, par cette première alliance, tante de Jérôme Bonaparte. Très belle femme, fort aimée du parti catholique irlandais, lady Wellesley était dame d'honneur et amie intime de la reine Adélaïde (1), épouse du roi Guillaume IV, alors sur le trône anglais. C'était la deuxième fois que le marquis de Wellesley était vice-roi d'Irlande. Entre temps, il avait été ministre de la guerre et gouverneur dans l'Inde, à l'époque de la chute de Tippo-Saïb.

Lady Morgan, qui n'était plus jeune, d'ailleurs, était fort occupée de ses ouvrages, et, surtout, de courir les châteaux. Jamais cette brave, mais un peu ridicule femme, n'était plus heureuse que quand elle pouvait citer dans sa conversation, comme étant ses amis, des lords, des comtes ou des marquis. Elle jouissait, au reste, d'une certaine vogue, car, comme elle se permettait toutes espèces d'observations dans ses ouvrages, alors qu'elle écrivait des noms, rapportait des conversations ou faisait des portraits, on la flattait : les uns, pour n'être pas acteurs de ses romans, les autres, au contraire, pour y voir leur portrait ou leur éloge. Cette vogue a beaucoup abusé lady Morgan sur le mérite et la valeur réelle de ses écrits, et ses prétentions à la supériorité percent dans toutes ses pages. Elle parle bien le français, sans doute; mais non pas mieux que la plupart des étrangers qui ont fait entrer cette langue dans les études de leur première éducation. La « brave femme » est, il faut le dire tout crûment, quelque peu pédante : elle se croit sûre de son fait, glisse dans ses ouvrages un grand nombre de mots et de phrases qui tendent à démontrer qu'elle est très familière avec le français et tout ce que notre langage intime autorise. Or, trop fréquemment, les bévues les plus risibles sont sorties de sa plume. La France, ce pitoyable ouvrage, publié en 1816, la Princesse, cette faible production, venue

(1) Adélaïde de Saxe-Meiningen épouse, le 11 juillet 1818, le duc de Glarence, devenu, en 1830, roi d'Angleterre, sous le nom de Guillaume IV.

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