‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 75 sur 223 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

au jour en 1835, sont remplies de ces citations françaises inexactes, lourdes, sans esprit, et, toutefois, fort prétentieuses.

Une fois, cette auihoress me dit :

— Les lettres de votre Mme de Sévigné sont-elles si admirables que cela?... Le style en est cherché, prétentieux... Aurait-on remarqué ces lettres si leur auteur n'avait pas été la femme d'un grand seigneur?... Et puis, voyez-vous, mon cher chevalier, permettez-moi de vous le dire, votre pays a fourni de valeureux guerriers, de grands diplomates, quelques écrivains; mais comme femmes-auteurs, je n'en vois guère. Dans un royaume de borgnes, Mme de Sévigné n'a pas eu de peine à être reine...

— Permettez, chère lady, lui repartis-je un peu choqué, mais la littérature française compte bien d'autres gloires féminines. Ignorez-vous les noms de Mlle de Scudéri, de Mme de La Fayette, de Mme de Staël?...

Je regardai fixement lady Morgan et je vis à son attitude qu'en effet elle ignorait les noms que je venais de citer.

Une autre fois, lady Morgan me fît sur Shakespeare une réflexion extraordinaire :

— Certainement Shakespeare est un bon écrivain. Mais je m'explique peu l'engouement, l'enthousiasme qu'on a eu pour lui. Cet Anglais n'a écrit que sur l'Angleterre; moi Anglaise, j'ai abordé tous les sujets avec un égal succès... »

Je trouvai que lady Morgan, tout instruite qu'elle soit, ne péchait pas par la modestie et appréciait fort mal les littératures anglaises et françaises.

En notant mes souvenirs sur lady Morgan, je crains de faire œuvre de malveillance ou d'acharnement. Voilà, si je suis jamais lu, ce qu'on pensera de moi plus tard, et cependant j'affirme que j'écris ceci avec sincérité et sans la moindre animosité. Mais, je crois l'avoir dit dans des pages antérieures : les portraits que je trace, je veux les faire exacts, que les personnes aient été mes amis ou mes ennemis. Je ferme cette parenthèse, car je n'en ai pas terminé avec lady Morgan.

Sa prétention en permanence se voit jusque dans son costume, toujours excentrique : béret immense en velours rouge garni de grosses perles blanches; spencer fort décolleté, laissant voir le cou, les épaules, le dos; écharpe jetée avec la pensée de faire tableau, ou qu'on laisse flotter, en courant dans le salon. Petite et toujours s'agitant, lady Morgan est, avec ses bizarres costumes, fort plaisante à voir. Causeuse intarissable, elle est intéressante et amusante pendant un quart d'heure, mais, à la longue, fatigante et même déplaisante par les aperçus faux et prétentieux et son besoin de juger tout et de se prendre toujours comme terme de comparaison. Au fond, c'est une bonne femme, facile à vivre, quand on veut bien trouver qu'elle a raison et qu'on loue ses aperçus politiques et littéraires.

Lady Morgan est née miss Owenson, fille d'un comédien d'Irlande. Bien qu'elle eût quelque léger défaut dans les yeux et dans l'épaule, elle devait, à l'âge de seize ans, quand elle était actrice et qu'elle publiait son premier ouvrage, avoir tout ce qu'il faut pour être bienveillamment remarquée. Lord Abercrome la fit épouser, en 1811, à son médecin particulier, M. Charles Morgan, auquel il fit donner par un lord lieutenant d'Irlande, le titre de sir, qui emporte pour la femme celui de lady. Tel est aussi l'origine de sir Arthur Clarke, mari de la sœur cadette de lady Morgan. La vue de lady Morgan s'étant affaiblie, et s'opposant à ce qu'elle se livre désormais, avec autant de suite, à ses travaux littéraires, le gouvernement anglais lui a assuré une pension. Elle vit, je crois, à Londres, actuellement (novembre 1843), étant veuve depuis quelques semaines de son brave homme de mari.

Au premier dîner auquel j'assistai chez le vice-roi avec Mme de Cussy, se trouvait un comte Milton, fort grand seigneur au point de vue de la naissance, mais triste sire, tant au moral qu'au physique : joueur et libertin, ayant les jambes dans un tel état de paralysie, bien que fort jeune encore, qu'il est constamment placé dans un fauteuil à roues qu'il fait manœuvrer lui-même au moyen d'une mécanique.

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