‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 76 sur 223 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

La comtesse Milton, jeune et jolie, était assise, à table, fort près du vice-roi. Appartenant au parti tory, elle fit sur le Roi et la Reine quelques, critiques qui déplurent au vieux marquis de Wellesley, du parti whig. Je ne pus entendre distinctement ni savoir au juste ce qu'elle dit, mais, sans doute, dut-elle dépasser la mesure, car le vice-roi, élevant la voix, lui adressa tout haut une fort dure réprimande sur la légèreté de ses propos. La jolie comtesse ne parut nullement décontenancée; elle tourna la tête vers moi et me dit en souriant finement : « N'est-ce pas, qu'en France, monsieur le chevalier, les hommes, et surtout les grands seigneurs, sont toujours polis et galants avec les femmes? » Comme, à ce moment, un gros évêque anglican, placé en face de la comtesse Milton, venait, en mangeant fort goulûment, de renverser tout le contenu de son assiette de crème au beau milieu de -a poitrine épiscopale, mon interlocutrice ajouta : « Et dans votre pays, on n'avale pas les mets ainsi que des animaux qui se remplissent à tort et à travers; on y sait manger, et manger proprement. »

Dans la suite, je remarquai, qu'à tous les grands dîners du vice-roi, un orchestre de trompettes est installé à l'une de extrémités de la salle, et j'appris, à ce sujet, que, selon la règle, cet orchestre doit se composer d'autant d'exécutants que de convives. J'ai assisté chez le marquis de Wellesley à des dîners de deux cents couverts, mais n'ai pas eu la curiosité de compter si les trompettes atteignaient ce nombre.

Je vais dire maintenant quelques mots des catholiques et des protestants de l'Irlande.

La succession des temps a amélioré le sort des catholiques, mais le gouvernement, en n'accordant jamais de bonne grâce les concessions qu'il a faites, n'a jamais satisfait la population. Depuis 1782, il est permis aux catholiques d'acquérir du sol, mais les sept huitièmes des propriétés territoriales appartiennent encore aux protestants, qui forment à peine le huitième de la population. Le commerce a amené quelques richesses chez un petit nombre de catholiques; cependant, il

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n'y a de misère réelle que parmi les seuls catholiques et il n'y a que des épaules « papistes » à porter des haillons.

L'acte d'émancipation est venu améliorer encore le sort des catholiques, en promettant l'égalité des droits et en faisant naître l'espoir d'un meilleur avenir; mais cet acte n'a pas reçu la plénitude de son exécution : le Parlement a été ouvert aux catholiques, et les corporations des métiers leur sont toujours interdites!... M. O'Connell est, malgré tout, arrivé à un résultat inouï, puisque, en 1841, il a été élu lordmaire de Dublin.

Depuis la publication du bill d'émancipation, les catholiques ont bâti beaucoup d'églises, ce qu'ils ne pouvaient pas faire auparavant, mais leur clergé, qui ne reçoit de l'Etat aucun traitement, est plutôt toléré que reconnu. Les prêtres élisent leurs évêques, qui reçoivent ensuite du pape la confirmation de leur élection. Les catholiques irlandais ont, d'ailleurs, plusieurs fondations pour l'éducation, et, aussi, des séminaires et des couvents d'hommes et de femmes.

Ainsi que diverses conversations avec plusieurs d'entre eux ont pu m'en convaincre, les prêtres catholiques de l'Irlande confondent, dans une idée commune de résistance et de lutte, le dix-huitième siècle avec le seizième, la Révolution française avec la ligue, le général Lafayette avec le duc de Guise, et ils ont la même vénération pour Bolivar que pour Charles X « que la France athée a chassé ».

Au jour du combat, le prêtre catholique irlandais déposerait l'encensoir pour prendre le mousquet. « Les peuples n'arrivent au dernier degré de la dégradation et de l'abjection, me disait, en terminant une conversation, un membre du clergé catholique de ce pays, que lorsqu'ils ont été longtemps assez lâches pour ne pas savoir secouer le joug de leurs oppresseurs. »

L'influence des prêtres catholiques irlandais sur les masses

st immense, et celle qu'exerce le clergé espagnol ne saurait, peut-être même, lui être comparée. En Espagne, le clergé est riche, et compatit moins aux douleurs environnantes;

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