CHAPITRE XXVI
ici, le prêtre catholique est sorti de la hutte du paysan; il est pauvre comme le paysan, et il connaît mieux les mots qu'il faut prononcer pour soulager la douleur et les misères de ses frères. La sympathie qu'il montre ajoute au respect qu'on porte au saint caractère dont il est revêtu, et la reconnaissance devient un sentiment d'obéissance et de dévouement. O'Connell, qui a compris tout le parti qu'il pouvait tirer de l'influence des prêtres catholiques, s'est beaucoup rapproché d'eux, mais, à force de s'en servir comme moyen, il est devenu lui-même leur instrument.
Passons aux protestants.
Bien qu'ils forment à peine le huitième de la population irlandaise, les protestants possèdent, cependant, les sept huitièmes du sol de ce pays. Leur clergé, presque partout inutile, faute de congrégations à diriger, reçoit le dix-septième des revenus territoriaux, par les terres qu'il possède en toute propriété, et le onzième par les dîmes qu'il y ajoute. Le clergé catholique, lui, ne possède rien. Et c'est cette inégalité qui révolte avec raison les catholiques.
Dur, généralement, pour la rentrée des dîmes, maladroit dans sa conduite, là même où sa présence n'est point réclamée par des fidèles anglicans, le clergé protestant accroît la haine de la population, en augmentant sans motif le chiffre des contributions. On cite la réponse que fit l'évêque protestant de Limerick, auquel on demandait pourquoi il bâtissait autant d'églises, là où il n'y avait point de fidèles pour les remplir. « C'est, dit-il, que je tiens à civiliser le pays, et que beaucoup de clochers donnent un air de civilisation... » Les vestry-cess, ou contributions extraordinaires pour l'église établie — contributions qui se renouvellent sans cesse — n'ont pas, souvent, de meilleure cause que celle qu'avait l'évêque anglican de Limerick pour bâtir des églises.
Quelques protestants généreux et libéraux sont favorables aux catholiques, mais le plus grand nombre d'entre eux — qui forment ce qu'on nomme le parti orangiste ou conservatif — veut le maintien de tout ce qui est. De là, les haines vives,
tranchées, qui existent ici entre le parti catholique et le parti protestant.
Souvent orgueilleux, vains et méprisants, les protestants ne semblent pas comprendre que la misère puisse porter le peuple des campagnes à l'agitation et au désespoir. Peu disposés à l'obligeance et à la bonté pour « la misérable tourbe catholique », ils ne font rien pour diminuer cette misère qui ronge la nation et qui la conduit à une dégradation effrayante, en entretenant son oisiveté. Habitués à la suprématie, trop orgueilleux pour craindre une race qu'ils méprisent, les protestants ne voient pas les dangers qui peuvent tout à coup surgir pour eux du sein de cette masse malheureuse, et ils regardent le pauvre paddy — sobriquet servant à personnifier le peuple irlandais, de même que John Bull personnifie le peuple anglais — comme un brigand, ou, tout au moins, comme un sauvage indigne de leur pitié; aussi la manière dédaigneuse et souvent cruelle avec laquelle ils en parlent, rappelle, ainsi qu'un homme d'esprit l'a déjà noté, ce qu'un voyageur disait d'un animal dont il donnait la description : « Cet animal est si féroce, qu'il se défend quand on veut le tuer!... »
D'un autre côté, on constate que les rares catholiques devenus riches ne sont plus animés que par l'idée de pouvoir appartenir à la classe qui singe ici l'aristocratie anglaise, de fréquenter des salons et de prendre rang parmi les gens dits de la fashion. Misérables petits esprits pétris de préjugés et de vanité, blâmant tout, à tort et à raison, faisant parade de principes libéraux, mais simplement par ton et pour avoir l'air de posséder une opinion indépendante, et ne se montrant, en réalité, occupés que des puériles manies et façons aristocratiques du high-lifef... En adoptant, peu à peu, les idées de la fashion protestante, ces catholiques riches ne deviennent pas tout à fait renégats, mais c'est avec bien de la tiédeur qu'ils pensent aux malheurs de leurs coreligionnaires.
Au reste, beaucoup des membres de cette catégorie de catholiques, fatigués et énervés du lamentable spectacle de