CHAPITRE XXVI
leur patrie, ou gênés d'y jouir paisiblement de leur fortune, ajoutent à la misère publique, en quittant leur pays et en abandonnant leurs terres à des middlemens (ou principaux locataires), toujours avides et durs. Employés sur la terre étrangère, leurs revenus ne portent aucun profit au pays qui les leur fournit.
En résumé, la presque totalité de la population catholique irlandaise, sans pain, sans vêtements, dégradée par la misère et se dégradant encore davantage, chaque jour, par l'usage immodéré des spiritueux, sa seule jouissance, se regardant, d'ailleurs, comme vouée au malheur sur cette terre, s'abandonne à l'oisiveté et ne retrouve quelque énergie que quand il s'agit de s'opposer à la levée des dîmes, ou bien de détruire et d'incendier les châteaux et les granges des protestants, ou, même, d'assassiner quelque membre du clergé anglican, pour accomplir les vengeances commandées au nom du « capitaine Rock ».
Ce capitaine Rock, qui a existé réellement, n'est plus, depuis longtemps, qu'un personnage fictif, qui reste toujours, cependant, le chef des insurrections dans la campagne. C'est de son nom que sont signées toutes les lettres comminatoires adressées aux individus, quand on veut qu'ils renoncent à une entreprise, ou qu'ils adoptent une mesure quelconque. Un prêtre anglican demeurant à Black-rock, écrivain exalté du parti orangiste, ayant nom sir Harcourt Lees, cherche à jouer parmi les protestants irlandais le rôle du capitaine Rock.
J'ai dit les torts des catholiques irlandais; voici ceux de l'Angleterre protestante.
Dans les causes de l'état déplorable de l'Irlande, la part de l'Angleterre est fort large. Les gouvernements, en effet doivent envisager et juger les circonstances et les hommes avec un esprit plus élevé que ne le font les individus, que de fausses notions, des préjugés ou des intérêts particuliers rendent souvent aveugles ou injustes.
Après une si longue possession par l'Angleterre, comment ce n. 11
pauvre pays d'Irlande ne forme-t-il pas une seule et même nation avec le peuple qui s'en est emparé?... Certes, il faut que l'Angleterre ait été, dans sa conduite à l'égard de l'Irlande, ou bien maladroite, ou bien malintentionnée, et c'est, sans doute, à elle seule qu'elle doit s'en prendre, si la fusion n'existe pas et si les traces de la conquête subsistent partout. Au lieu de traiter l'ile irlandaise comme une sœur jumelle, l'Angleterre n'a eu pour elle que des démonstrations de dédain et de haine.
Au mépris des traités et des promesses solennelles, l'Angleterre a confisqué toutes les terres pour en doter des Anglais protestants, faisant, d'ailleurs, défense à tout catholique de devenir propriétaire. Puis, au moyen d'un code inique, dont les dispositions n'étaient applicables qu'à la seule population irlandaise, elle a placé ce pays catholique dans une sorte d'ilotisme. On a vu, dans plusieurs circonstances, le gouvernement anglais prendre à tâche d'empêcher la prospérité de se répandre parmi les catholiques. Par exemple, un jour, elle a prohibé la fabrication des laines; un autre jour, l'exportation des bêtes à cornes; plus tard, enfin, en accordant une prime à l'exportation de certains produits des manufactures anglaises pour l'Irlande, elle a accéléré la ruine des manufactures analogues dans ce pays.
Toujours partiale dans ses mesures administratives, même depuis que la marche des siècles et de la civilisation l'a contrainte à faire quelques concessions, tantôt l'Angleterre organise une milice irlandaise soldée, sous le nom de yeomanry, et n'y admet que des protestants; tantôt, elle ferme brusquement les clubs où les catholiques se réunissent, et, à la même époque, elle accorde protection aux clubs orangistes.
Partout, en un mot, et en toutes circonstances, la protection de l'Angleterre en faveur du parti protestant se manifeste, et, quand elle rend des lois en faveur des propriétaires, ce sont encore les protestants qui sont favorisés, puisqu'ils possèdent, ainsi que je l'ai déjà dit, la presque totalité du gol de l'Irlande.