CHAPITRE XXVI
La faveur du gouvernement se portant entièrement sur le parti protestant, celui des catholiques, dont les plaintes restent sans être écoutées, celui dont les souffrances et les misères ne sont consolées par aucune démonstration de pitié de la part de l'administration, cherche à se venger ou à se faire justice par des rébellions armées. De là, les associations politiques : V association catholique, établie on 1821 par O'Connell et fermée par acte du Parlement, puis r-enouvelée en 1826 et formée tlo nouveau; Viinioii nationale; le council national; puis, enfin, tous ces meetings pour « le rappel de l'union » et pour l'abolition des dîmes. De là, encore, la formation de ces bandes incendiaires connues sous le nom de white boys et white feel, la création — en opposition à la yeonianry — des volontaires catholiques d'Irlande (1); enfin, des révoltes dans les comtés de Clare et autres, pour obtenir l'abaissement du taux des fermages; et, partout, ces incendies, ces meurtres, ces résistances à main armée contre les collecteurs des dîmes, crimes presque toujours commandés par ce «capitaine Rock » dont j'ai parlé plus haut.
Chez lady Morgan, j'ai rencontré plusieurs fois le grand agitateur O'Connell. L'esprit de cet homme est rempli d'anomalies; mais n'est-ce pas ainsi qu'est fait le peuple irlandais?... Or, M. O'Connell est de ce peuple, et il s'est fait le miroir dans lequel il veut que l'Irlande catholique se voie elle-même.
L'influence d'O'Connell est immense en Irlande. Sur un signe de lui, tout catholique des basses classes deviendrait un séide dévoué, obéissant, aveugle. Un mot d'O'Connell a plus de puissance que vingt décrets du vice-roi; on en a eu la preuve cette année même (1843). Ses ennemis l'appellent « le grand agitateur », ses amis « le libérateur », le peuple « le vrai roi de l'Irlande ». Son éloquence est sublime et familière, selon les besoins et les émotions du jour; mais, parfois, il se laisse aller à des trivialités dégoûtantes, à des injures monstrueuses et d'une vulgarité répugnante. C'est ainsi que lord
(1) Ces volontaires catholiques d'Irlande furent dissous, quelques mois après leur formation, par l'application du Coercionbill. (Note de l'auteur.)
Brougham, lord Londonderry, le duc de Wellington et le roi Louis-Philippe ont, dans des meetings monstres de 50 000, de 100 000, et même de 500 000 personnes — qu'il a su maintenir dans un ordre impossible à croire, tant sa popularité est grande — été insultés par O'Connell de la manière la plus passionnée. Je tiens de MM, O'Hégerty (1) et de Puysieux, gentilshommes français, ardents légitimistes venus en Irlande après la révolution de Juillet, que dans un discours en plein vent, ils ont entendu O'Connell offrir une brigade irlandaise au duc de Bordeaux « pour l'aider à conquérir le royaume sur lequel ses ancêtres ont régné ». Je ne pense pas que ce soit pour prendre le commandement de cette brigade que le duc de Bordeaux, voyageant sous le nom de comte de Chambord, se trouve en ce moment (novembre 1843) en Angleterre, où de nombreux légitimistes se sont rendus pour lui faire leur cour.
Malgré son caractère passionné, O'Connell a le talent de se tenir, dans son agitation politique, dans les voies légales et constitutionnelles. Une seule fois, il y a quelques années, il fut traduit devant les tribunaux, pour avoir attaqué, au cours de ses meetings, le ministre et les pairs d'Angleterre, et cette affaire tourna au profit de son influence. Cette année-ci (1843), le gouvernement britannique l'a, de nouveau, envoyé en justice; l'affaire est encore pendante.
O'Connell est un charmeur dans la conversation et il sait, quand il veut, modérer ses paroles et être aimable avec chacun. Au cours d'un dîner, où je me trouvais, à titre d'ami, chez ce M. de Puysieux que j'ai nommé plus haut, O'Connell entonna les louanges du vieux roi Charles X et vomit l'injure contre la révolution de Juillet. M'apercevant en ce moment, et se rappelant sans doute que je représentais en Irlande le roi Louis-Philippe, O'Connell s'écria : « Le roi actuel des
(1) Gentilhomme d'origine irlandaise, attaché aux écuries du roi Charles X. Il dirigeait à Dublin un manège fort à la mode et était reçu partout dans la société. Vers la fin de mon séjour, il quitta brusquement Dublin pour retourner à Paris. (Note de V auteur.)