CHAPITRE XXVI
Français a bien des qualités. N'en est-ce pas une grande que de savoir choisir ses représentants à l'étranger?... » A ce dîner, se trouvait le docteur Tully qui, en 1815, se trouvait au nombre des spectateurs de ce fameux duel dans lequel O'Connell tua son adversaire, l'alderman d'Esterre. Il nous dit que des milliers d'individus s'étaient rendus sur le lieu du combat, qu'une rage féroce brillait dans les yeux de tous ces hommes, et que, très certainement, si O'Connell avait été blessé par son adversaire, celui-ci ne serait pas sorti vivant du théâtre du combat : les partisans d'O'Connell 1 eussent déchiré en mille morceaux.
A Dublin, j'ai vu bien des caricatures sur O'Connell, s'étalant en public et provoquant les rires et les lazzis des passants, cependant admirateurs, pour la plupart, du « libérateur». Au reste, les pays anglais abusent des caricatures, et celles-ci ne ménagent personne : rois, reines, ministres, pairs, officiers généraux, tout le monde y passe. Lorsque la princesse de Galles (princesse Charlotte), fille de George IV dut se marier, elle fut représentée au milieu des nombreux aspirants à sa main, ceux-ci lui offrant quelque présent qu'ils supposaient de nature à attirer l'attention de l'héritière de la couronne d'Angleterre. C'était le prince d'Orange, aujourd'hui roi des Pays-Bas, qui, costumé en Paris, offrait une orange; c'était le prince Léopold de Cobourg, actuellement roi des Belges, présentant un saucisson et d'autres victuailles allemandes. Ce dernier prince fut l'heureux élu.
Et dans ces pays anglais, pays de pruderie par excellence, et aussi pays d'hypocrisie, combien ne voit-on pas de caricatures sur les criminal conversations, ou intrigues galantes? Et à quel degré d'indécence ont été poussées dans le temps les dessins sur les amours de Bergami et de la princesse de Galles, femme de George IV?...
A propos de criminal conversation, voici un fait qui est arrivé à Dublin, pendant mon séjour. Un jeune officier décide la femme de son colonel à le suivre. Les deux amants passent le canal Saint-Georges, et d'Holyhead, le séducteur écrit au
16ti SOUVENIRS DU CHEVALIER DE CUSSY
mari trompé a qu'il n'ignoit' pas qu'il lui a fait l'outrage le plus sanglant que l'on puisse faire à un homme, et qu'il est prêt à lui fournir toutes les réparations qui seront exigées par lui, le mari trompé. En conséquence, et afin de se mettre tout à sa disposition, il vient d'envoyer sa démission d'officier... » Que fait le colonel?... Il rend cette lettre publique, en même temps que sa réponse, laquelle dit en substance ceci : « Vous croyez, monsieur, m'avoir fait l'outrage le plus sanglant en enlevant lady... ma femme, et vous m'offrez toutes les réparations qui pourront me convenir. Mais, ce sont des remercîments que je vous dois moi-même... J'abritais sous mon toit, sans m'en douter, une femme de mauvaises mœurs; je pressais, tout confiant, dans mes bras, une odieuse vipère. Vous m'avez rendu un réel service on retirant de ma maison ce serpent venimeux, cette catin (1)... '>
Cette aventure me pousse à noter ici quelques réflexion^^ philosophiques.
Certes, il y a moins d'intrigues amoureuses secrètes en Angleterre que dans d'autres contrées d'Europe. Mais j'en suis désolé pour les Anglais, ce n'est point, en vérité, à de meilleures mœurs chez les femmes et chez les hommes qu'il faut l'attribuer. Non, c'est uniquement aux difficultés que présentent les habitations elles-mêmes pour commencer, nouer et suivre une intrigue, sans que le public s'en aperçoive. Aussi, dans les pays anglais, quand une femme se décide à prendre un amant, le fait-elle avec éclat : elle quitte son mari, ses enfants, occasionne un grand scandale public et de famille, et s'enfuit avec son amant.
Ce mode de procéder trouve des avocats, ceux-ci pensant qu'une femme de tempérament ardent agit plus noblement en quittant la maison du mari qu'elle a outragé, qu'en continuant à le tromper secrètement sous le toit conjugal. Peut- Il) Le colonel trompé avait raison : son lieutenant lui a rendu un réel service en lui enlevant sa femme. Lady... a roulé dans tous les bas-fonds; son séducteur s'est suicidé, tandis que le colonel a été « le plus heureux des trois », puisque, délivré de cette catin, il est parvenu aux plus hauts gradrs. {Note de 1847).