‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 81 sur 223 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

être y a-t-il du vrai dans cette manière d'envisager les choses, mais je maintiens que la femme anglaise n'agit ainsi, que parce que les habitudes de la vie, les usages, les intérieurs des maisons s'opposent à ce qu'elle fasse autrement et à ce qu'elle continue, en cachant sa faiblesse, à savourer les plaisirs de l'amour défendu dans le lit conjugal. Comme preuve, voyez les Anglaises sur le continent, à Paris, à Vienne, à Florence surtout!... Là, tout ce qui les gênerait en pays britannique n'existant pas, et rencontrant des habitudes et demeurant dans des maisons propres à favoriser le mystère, elles usent et abusent de ces facilités, elles ont des amants^ tiennent leurs liaisons secrètes, trompent sans vergogne leurs maris sous le toit conjugal, où elles continuent à rester bien tranquillement, sans faire le moindre scandale, se gardant d'arriver à un éclat qu'il leur est facile d'éviter.

Conclusion : pour grand nombre de femmes anglaises, dont les charmes du corps et do l'esprit attireraient les amants, ailleurs qu'en pays britannique, leur sagesse, leur vertu, n'est que factice, car elle tient surtout aux difficultés de l'intrigue provenant, je l'ai dit, des habitudes de société et de la distribution des maisons en Angleterre. Ah! oui, il y aurait beaucoup à dire sur la pruderie anglaise, véritable hypocrisie! Car n'est-ce pas de l'hypocrisie chez les femmes et les jeunes filles de ces pays, que de tonner contre les romans immoraux français et d'apprendre en même temps notre langue, mais en cachette, dans les Liaisons dangereuses, le Portier des Chartreux ou les poésies erotiques de Parny? (1)... N'en est-ce pas une encore, que de ne jamais prononcer les mots de « chemise » ou de « pantalon », mais, par contre, de se complaire dans le spectacle d'hommes tout nus?... Ceci demande une explication. La voici.

Dans l'été de 1843, je me promenais sur la plage de Brighton,

(1) Lady Morgan, sa sœur Lady Clarke, Mmes Vaughan et Mac-Alpine et autres Anglaises m'ont avoué qu'elles avaient lu ces livres immoraux dont certes, en France, aucuns parents n'autoriseraient la lecture à leurs enfants. (Note de fauteur.)

en compagnie de M. de Puysieux, de lord Vivian (1), de îady O'Brien et de trois ou quatre jeunes Anglaises du meilleur monde confiées à cette dernière. Les fuisses nous ayant quittés à un certain moment, nous les rejoignîmes quelque temps après dans des rochers, sans qu'elles nous aient vus ni entendus venir. Elles nous tournaient le dos et se passaient une lorgnette, très occupées à regarder un groupe de jeunes hommes qui, selon l'habitude des gens du peuple, sortaient du bain, sans le moindre vêtement. Il n'y avait pas besoin de lorgnette pour le constater... Ayant deviné notre présence les misses affectèrent de s'intéresser au vol d'un oiseau de mer. M, de Puysieux, ayant alors laissé échapper à mi-voix une exclamation sur le sans-gêne de ces baigneurs, qui eussent pu « garder, dit-il, un vieux pantalon », lord Vivian lui repartit, en éclatant de rire : « Fi, monsieur! N'avez-vous pas honte de vos expressions devant des jeunes filles?... » Je pensai, qu'après avoir considéré à la lorgnette des jeunes hommes en costume de notre premier père, les misses pouvaient entendre sans rougir le mot de « pantalon ».

(1) Lord Vivian a été créé pair en 1841, et est mort l'an dernier (1842). Il s'était fort distingué en Espagne et à Waterloo, sous les ordres de Wellington. {Note de l'auteur.)

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