‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 83 sur 223 · CHAPITRE XXVIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIl

Washington, En 1840, il se trouvait à Paris, quand il fallut donner un successeur au baron Roussin, à Constantinople, et, comme on n'a personne sous la main, Pontois est choisi, d'abord comme envoyé extraordinaire en Turquie, et reçoit bientôt le titre d'ambassadeur!

Ce n'est pas tout. Lorsque Pontois rentra des Etats-Unis, le Roi, qui, pendant son émigration, avait séjourné longtemps dans ce pays, lui fit de nombreuses questions sur les mœurs et les usages américains. Pontois raconta à Sa Majesté, qu au sein de cette République, les usages et les titres aristocratiques sont un besoin inconcevable dans les salons, et que lui, dont les cartes de visite portaient en gros caractères ses noms : Edouard Pontois, ne pouvait échapper, dans les salons, à la qualification de comte. Sa Majesté a bonne mémoire; aussi, quand, plus tard, le ministre des affaires étrangères présenta à la signature royale l'ordonnance {\o nomination de Pontois à Constantinople, le roi ajouta, de sa main, le mot « comte », en disant : « C'est un titre auquel il est habitué. ))

Ainsi, Edouard Pontois, d'une honnête, honorable mais modeste famille bourgeoise, est, par un enchaînement d'heureuses circonstances, devenu, en peu d'années, ambassadeur de France, comte de Pontois, et grand officier de la Légion d'honneur!... Mais je me hâte de dire que faveur et bonheur sont ici bien tombés, et que personne ne porte plus dignement et avec des manières plus parfaites de gentilhomme, décoration et titre nobiliaire (1).

En dehors de mérites réels, du reste, Edouard Pontois possède des qualités fort rares chez les personnages arrivés : il est modeste et serviable (2). Ce m'est un souvenir bien cher de consigner ici, à ce sujet, un fait personnel.

Dans les premiers jours du mois de janvier 1842, je dînais

(1) Pontois, que je n'ai pas vu depuis 1842, a passé de l'ambassade de Constantinople à celle de Berne, et a été créé pair de France. (Note de 1853.)

(2) Ah! Oui. Combien je trouve juste cette réflexion écrite voilà dix ans. Plus on avance dans la vie, et plus on le constate. (Note de 1853.)

chez M. Guizol. J'étais placé à la gauche de la comtesse de Meulan, belle-sœur du ministre, laquelle avait à sa droite le comte Edouard Pontois, ambassadeur de France à Gonstantinople, en congé à Paris, remplacé momentanément dans l'exercice de ses fonctions par le baron Adolphe de Bourqueney. Pontois me présenta à Mme de Meulan, de qui je n'étais pas encore connu, en disant : « Vous voilà placée, madame, entre deux vieux amis dont la fortune a été bien différente : la mienne, dont je suis encore ébloui, m'a conduit au poste d'ambassadeur; celle de M. de Cussy, dont, cependant, le mérite et les services valaient toute autre chose que l'oubli, s'est arrêtée à moitié route. Une bien légitime réparation lui serait due, car le département des affaires étrangères ne présente pas deux exemples semblables : dans ma personne, la faveur la plus grande, dans celle de M. de Cussy, l'oubli le plus injuste... » A tout prendre, tout ceci n'était pas rigoureusement exact; c'était un excès de zèle amical rappelant le pavé de l'ours de La Fontaine, Si, il y a une quinzaine d'années, mes désaccords avec le baron de Damas m'ont fait quitter la carrière des ambassades où j'avais débuté sous de bienveillants et illustres auspices et où j'ai été si heureux, je n'avais pas à me plaindre, m'étant trouvé consul général à trente-huit ans et officier de la légion d'honneur à moins de quarante. Mais, de cet exemple de modestie et de courage de la part d'Edouard Pontois, je garderai un souvenir ému et une reconnaissance éternelle.

Mais j'ai laissé courir ma plume et ai sauté dans cette narration de ma vie au-dessus de plusieurs années. Revenons à 1835.

J'arrivai à Paris dans les premiers jours de février, et je retrouvai avec joie ma femme et mon fils installés fort confortablement, rue du Mont-Blanc, dans la maison où est mort Mirabeau.

Le Roi et le prince royal me reçurent peu de jours après, avec une grande bonté, et me firent l'honneur de m'adresser de nombreuses questions sur l'état de l'Irlande, sur O'Connell et sur les partis politiques et religieux de ce malheureux

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