CHAPITRE XXVII
pays. Sa Majesté me dit qu'il avait lu avec un grand intérêt ma correspondance officielle et me cita certains détails qui témoignaient de la fidélité de sa mémoire. De son côté, la Reine me donna une preuve de son amabilité, en me demandant des nouvelles de Mme de Gussy, et en ajoutant : « Nous n'avons point oublié, le Roi et moi, monsieur le chevalier, que nous avons signé votre contrat de mariage. »
Depuis la fin de novembre de l'année précédente (1834), le ministère était renouvelé. Le maréchal duc de Trévise était président du Conseil, position qu'il ne garda plus fort longtemps après mon arrivée ; il passa à la grande chancellerie de la légion d'honneur; le duc de Broglie le remplaça, le 12 mars, à la présidence du Conseil, et fut, en même temps, ministre secrétaire d'état au département des affaires étrangères.
Après avoir séjourné avec les miens deux mois aux environs d'Agen, chez mon père, je fus de retour à Paris, le 2 juillet, et commençai mes préparatifs de départ pour Danzig.
A cette époque, je vis presque journellement à Paris mon ancien et excellent chef, le comte de Rumigny, qui habitait l'hôtel de la Légion d'honneur avec son beau-père, le maréchal de Trévise. M. de Rumigny entama avec moi des négociations pour faire épouser à l'alné de mes beaux-frères, le comte Hermand Dulong de Rosnay, la troisième fille du maréchal, Mlle Eve, nommée, en famille, Efiîène. Le projet plaisait fort au maréchal, qui désirait, seulement, qu'Hermand reprit le service militaire. Mon beau-frère commença les formalités nécessaires, mais alors survint un événement inattendu, l'horrible attentat de Fieschi dans lequel périt le maréchal de Trévise. Au moment de la mort de cet illustre brave, tombant sous des balles d'assassins destinées au Roi, la famille royale, dans son affection pour le maréchal Mortier, eut, un instant, la pensée, à ce que m'a assuré depuis M. de Rumigny, de faire épouser la jolie Eve de Trévise au duc d'Orléans (1). Bref, la catastrophe du 28 juillet (1835), la
(1) Paul de Bourgoing et le comte Pontois m'ont aussi confirmé ce projet, que je crois, cependant, connu de peu de personnes. (Note de 1844.)
longueur des formalités entreprises par mon beau-frère, le généreux projet de la famille royale sur Mlle Eve de Trévise vinrent à la traverse des négociations matrimoniales auxquelles M. de Rumigny et moi nous appliquions. Un an plus tard, Mlle Eve de Trévise épousait le comte Gudin, colonel d'un régiment de cavalerie légère, fils du célèbre lieutenantgénéral de ce nom. Ainsi s'est trouvé accompli le souhait souvent formulé par le brave maréchal Mortier : marier sa fille préférée, Eve, au descendant d'un des héros des guerres impériales, dont lui-même avait été l'une des gloires les plus pures.
Voici maintenant quelques détails sur l'abominable attentat du 28 juillet, qui a été dirigé par le corse Fieschi, lequel était logé au troisième étage de la maison portant le numéro 50 du boulevard du Temple, maison appartenant à mon ami Hippolyte Billecocq, lequel a été si malheureux de cette circonstance, qu'il a poussé la sentimentalité jusqu'à s'en débarrasser pour le tiers de sa valeur.
Le 27, j'avais déjeuné, dans l'intimité, à la Chancellerie de la Légion d'honneur, entre le maréchal duc de Trévise et M. de Rumigny. Tous les autres membres de la famille étaient absents; le marquis de Trévise et sa femme se trouvaient à leur terre de Sceaux; la maréchale, Mlle Eve, M. de Rumigny et ses filles à ce château du Plessis-Lalande, au delà de Saint-Mandé, où, depuis maintes années, j'avais trouvé une si cordiale hospitalité. Pendant le déjeuner qui, fut très gai, le maréchal nous conta certaines anecdotes assez lestes de ses campagnes, puis, comme je parlais de la grande revue du lendemain, M. de Rumigny engagea son beau-père, un peu souffrant depuis quelques jours, à ne point s'y rendre, à cause de la grande chaleur. Mais le maréchal répondit vivement à M. de Rumigny, qu'il regardait comme un devoir d'y paraître, et il termina sa réponse par ces paroles, dont je me souviens textuellement : « Rien au monde, messieurs, ne pourra me détourner, dans aucune circonstance, de faire ce que je regarderai comme un devoir. « Voilà les