CHAPITRE XXVII
aobles paroles prononcées à ce moment par le brave maréchal. Des biographes enthousiastes et des gazetiers zélés ont écrit, que « la veille du 28 juillet, le maréchal de Trévise, répondant aux sollicitations de sa famille, le suppliant de ne point assister à la revue du lendemain, que l'on soupçonnait devoir être attristée par une catastrophe, dit : « Il faut que je m'y rende, car, si l'on tire sur le Roi, avec mon grand corps, je puis lui servir de bouclier contre les balles... » Sans aucun doute, si une tentative d'assassinat dirigée contre le Roi, avait pu être seulement soupçonnée, ce motif eût déterminé le maréchal à assister à la cérémonie, en admettant que son désir d'y paraître eût, en toute autre circonstance, été faible ou douteux; mais ce propos qu'on lui prête, et qui semblerait lui avoir été inspire par un intime pressentiment, a été inventé par les amateurs du merveilleux. M. de Rumigny et moi avons déjà eu l'occasion de démentir ces paroles « prophétiques » du bon maréchal, mais rien n'y a fait; les biographes ne doivent jamais se tromper.
Pendant la matinée du 28, revenant de chez un peintre qui achevait le portrait de ma femme, ^e m'arrêtai sur les boulevards, en face des Bains chinois, pour écouter l'ouverture des Puritains, exécutée par la musique d'une légion de la garde nationale, morceau que mon voisin, le chevalier de Kerry, élégant et aimable Anglais, assurait, d'ailleurs, être Vair national britannique, lorsque, tout à coup, plusieurs aides de camp passent comme une trombe, galopant vers la rue de la Paix, et criant à la foule : « Place! place! On vien; de tirer sur le Roi!... » Des groupes se forment, des détails arrivent; on apprend bientôt, qu'il s'agit d'une machine infernale, qu'un grand nombre de personnes ont été tuées par l'explosion, et que le Roi, qui continue bravement la revue, a été blessé à la tête, ce qui, grâce à Dieu! ne se confirma pas. Je rentrai en toute hâte chez ma belle-mère; mon beau-frère, le comte Dulong de Rosnay, y arriva peu après moi, apportant des détails plus circonstanciés, au nombre desquels était la mort du maréchal duc de Trévise. Je sortis
sur-le-champ, et me rendis en toute hâte à la chancellerie de la Légion d'honneur. Le fatale nouvelle n'était que trop vraie; le corps du maréchal venait d'y rentrer!
Ce fut une imposante et bien lugubre cérémonie que celle de l'enterrement des victimes de l'attentat du 28 juillet. De cette longue suite de cercueils, le premier contenait les restes d'un illustre maréchal de France, orné de tous les insignes de ses dignités; le dernier, celui d'une jeune fille, revêtu de draperies blanches. Les dépouilles mortelles de ces infortunés furent déposées dans les caveaux du dôme des Invalides.
Je quittai Paris dans le courant du mois d'août et arrivai à Danzig le 4 septembre.
C'était l'époque du camp tenu à Kalisch par l'empereur de Russie, assemblée militaire durant laquelle les officiers prussiens furent traités si splendidement et à la manière des anciens princes d'Asie, par ordre du tzar Nicolas. Un grand nombre d'ofïiciers russes vint s'embarquer à Danzig pour retourner dans leur pays : des bâtiments à vapeur, sous le commandement de l'amiral Riccord, les attendaient dans la rade. Au nombre des officiers supérieurs russes qui passèrent ainsi par Danzig, se trouvait ce colonel de Lieven qui, actuellement, joue un rôle politique en Serbie, où il est chargé de faire prévaloir les volontés de son Empereur dans les troubles qui ont éclaté en ce pays, au sujet du souverain, rejeté, puis repris.
On a raconté qu'un des fournisseurs prussiens du camp de Kalisch, ayant présenté son mémoire à un grand personnage de la maison du Tzar, chargé de la revision des comptes, reçut de ce haut fonctionnaire l'ordre de lui livrer une quittance portant un chiffre supérieur de la moitié à celui du mémoire. Le fournisseur prussien s'y étant refusé, par un sentiment naturel de probité, il lui fut répondu que, s'il; n'agissait pas ainsi qu'il lui était prescrit, son compte serait placé à r « arriéré » et « qu'on verrait à le payer plus tard. » Le Prussien parla de ce qui lui arrivait au prince royal (aU'