‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 86 sur 223 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

jourd'hui Roi); celui-ci pensa qu'il y avait là un simple malentendu, se refusant à croire qu'à l'occasion d'un mémoire de 100 000 écus, il s'agissait d'assurer d'un trait de plume un bénéfice de 50 000 écus au haut fonctionnaire impérial. Il en parla lui-même, cependant, au Tzar, son beau-frère, qui, d'abord, ne voulut pas croire la chose. Mais bientôt, Sa Majesté Impériale acquit la certitude que le haut fonctionnaire en question avait, en effet, enjoint au fournisseur prussien d'agir ainsi qu'il était rapporté, et, aussitôt, il fit engager le Prussien à obéir!... On dit que tout est ainsi au pillage en Russie : à la Cour, dans les ministères et à l'armée, et que l'Empereur, qui ne l'ignore pas, ne peut empêcher ces honteux abus, malgré sa toute-puissance, car il faudrait s'attaquer, pour les faire cesser, à trop d'individus haut placés.

On a aussi rapporté que le Tzar, ayant fait cadeau, il y a quelques années, au régiment prussien dont il est colonel honoraire, d'une musique d'instruments à vent en argent, et ayant, deux ans plus tard, assisté, à Potsdam, à des exercices de ce régiment, au cours desquels la susdite musique avait fait entendre ses plus belles symphonies, dit au colonel effectif « qu'il était charmé de ce qu'il avait entendu, car il avait craint que des instruments en métal d'argent ne donnassent pas des sons aussi satisfaisants, tandis que maintenant il pouvait constater que la sonorité était la même pour les instruments en argent que pour ceux en cuivre. »

— Mais, sire, répondit le colonel, nos instruments sont en cuivre/

— Comment cela?... J'ai donné ordre à un tel de vous faire parvenir, mon cher colonel, une musique entière en argent.

— Celle que nous avons reçue. Sire, est en cuivre argenté..

Et l'Empereur de Russie acquit encore, en cette circonstance, une preuve de quelle manière ses ordres étaient exécutés et comment ceux qui sont chargés de les remplir savent faire leur part.

Ces deux anecdotes sont considérées comme absolument lî. 12

vraies, en Prusse, du moins. Pour moi, je ne saurais en certifier l'exactitude absolue, mais voici plusieurs faits, dont je suis aussi certain que si je les avais vus et qui sont de nature à me faire croire tous les autres.

En 1841, le prince Wolkonsky, grand maréchal de la Cour de l'empereur Nicolas, s'arrêta pour déjeuner, à Dirschau, à 4 milles de Danzig; et l'on fit usage, pour le thé du prince, d'une belle et riche bouilloire et d'un service à déjeuner, le tout en argent, objets qu'il a reçus, en cadeau, de l'Impératrice, et qui le suivent, partout, en voyage. Au moment du départ, les gens du prince s'aperçoivent de la disparition d'une théière. Les recherches pour la trouver sont vaines et, le prince Wolkonsky, ne pouvant s'arrêter plus longtemps, écrit, avant de continuer sa route pour Saint-Pétersbourg, au président de la Régence, à Danzig, pour l'informer de ce fait et réclamer de nouvelles recherches M. Oppenhoff, assesseur de Régence, de qui je tiens directement ce récit, est chargé de l'enquête. Une servante de l'auberge de Dirschau, interrogée par lui, s'embarrasse de suite et s'avoue coupable du vol : elle a jeté, dit-elle, la théière dans la fosse d'aisance. L'objet dérobé s'y trouve, en effet, mais en fort mauvais état. On le remet à un orfèvre, qui découvre que cette théière n'est point en argent, mais en un métal solidement argenté!... L'impératrice de Russie faisant un cadeau au prince Wolkonsky ne pouvait lui donner un service d'une composition métallique argentée. La. personne chargée d'exécuter ses ordres avait donc trompé l'Impératrice, malgré que le cadeau fût destiné à l'un des plus grands personnages de la Cour de Russie! o Les faits suivants m'ont été contés par l'intègre et sincère M. Th. Behrend, l'un des plus considérables négociants de Danzig.

Une première fois, il s'agissait des fournitures en vivres à faire aux bâtiments de l'Etat russe, chai'gés de rapatrier les troupes du camp de Kalisch. Mon collègue russe à Danzig, M. de.... s'est fait remettre une partie des bénéfices et de la

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