CHAPITRE XXVII
commission, que le courtier, M. de Rottenburg, et ses agents avaient effectués et perçus.
Une seconde fois, ce fut à l'occasion d'une fourniture considérable de seigle que ce même consul général de Russie fut chargé de contracter, à Danzig, pour le compte de son gouvernement. Il s'agissait d'une livraison de plus de quinze cent mille francs. Voici comment s'y prit mon collègue moscovite. Il s'adresse à la maison Th. Behrend et lui demande, par écrit, tous frais faits jusques et y compris l'embarquement, le prix par last (30 hectolitres) de seigle. Le négociant dut donc comprendre, dans ce chiffre qu'on lui demandait, l'achat, le pesage, le nettoiement, les salaires des hommes de peine pour l'embarquement, etc., et enfin, son propre et légitime bénéfice... Le chiffre, une fois accepté à Saint-Pétersbourg, le contrat est passé et les expéditions commencent et se terminent... Vient le moment de solder le compte de la maison Behrend, laquelle s'étonnait du désintéressement du haut fonctionnaire moscovite, sachant, qu'en Russie, il y a toujours une large part, dans les affaires, pour l'agent du gouvernement. Mais, attendons la fin...
Le compte ayant été établi du nombre de lasl expédiés par chacun des bâtiments frétés à cet effet, à tant par Last « tous frais faits sous voiles », le consul général, sans embarras dans son langage ni dans sa figure, et ne réclamant même pas le mystère, dit à M. Th. Behrend : « Mon cher monsieur, bien que votre commission soit comprise dans le prix arrêté et convenu par last, comme cette circonstance est en dehors des usages commerciaux, ajoutez actuellement, je vous prie, au chiffre total, une commission à 2 pour 100, dont vous allez me remettre sur l'heure le montant!... » De cette sorte et sans rien réclamer sur les bénéfices du négociant, qui avait quelque peu forcé le chiffre, dans la pensée où il était que, selon l'usage en Russie, il aurait un cadeau à faire au haut fonctionnaire, mon « honorable » collègue, qui recevait un traitement et des indemnités montant annuellement à plus de 30 000 francs, reçut, en cette circonstance, une somme
de 35 000 francs, fraude monstrueuse, sur laquelle son gouvernement a fermé les yeux.
Et c'est ainsi que, partout et toujours, en Russie, lorsqu'il y a une fourniture à faire à l'Etat, les choses se passent! Je l'ai dit, le pillage est partout et dans tous les emplois, dans l'empire russe.
Je le répète, je certifie absolument les anecdotes précédentes. Ah! si je voulais écrire ici tout ce qui se colporte, tous les on-dit, à ce sujet, j'en remplirais des pages!
Par exemple, j'ai souvent ouï dire, que la contrebande pour l'introduction en Russie se faisait avec régulainté et sûreté, au moyen d'une prime accordée aux officiers du cordon militaire chargé de seconder la surveillance de l'administration des douanes impériales... J'ai ouï dire aussi, que, lors des fournitures faites pai' le commerce de Danzig aux troupes russes, à l'époque de la guerre de Pologne, en 1831 et 1832, le consul général de Russie chargé des marchés avec les négociants de cette ville avait reçu de ceux-ci une large part dans les bénéfices qu'ils avaient effectués... Et j'ai ouï raconter, encore, que le successeur de ce dernier, 1' « honorable » collègue dont j'ai parlé plus haut, ayant à faire passer à Varsovie, de 1836 à 1842, époque de son départ, les canons que le gouvernement du Tzar faisait fondre en Suède, pour en hérisser les nouvelles forteresses du royaume de Pologne, ainsi que les caisses des projectiles les accompagnant, a fait, à son profit, une contrebande active de marchandises introduites, soit dans les canons eux-mêmes, soit dans les caisses de boulets et de bombes... Mais je veux m'arrêter dans cette énumération de faits qui, chez nous, paraîtraient monstrueux, et semblent tolérés en Russie.
Dans les premiers jours de mai 1836, je me rendis à Berlin, sur l'invitation du ministre de France en Prusse, M. Charles Bresson (aujourd'hui comte et pair de France). Le 11 de ce mois, les ducs d'Orléans et de Nemours arrivèrent à Berlin, où ils furent parfaitement reçus par Frédéric-Guillaume III, qui leur montra, même, une touchante affection paternelle.