CHAPITRE XXVII
M. Bresson donna aux princes français une fête splendide à laquelle parut Sa Majesté Prussienne.
Les princes restèrent dix jours à Berlin, où ils surent se faire aimer de tous et arrivèrent le 29 à Vienne. Dans cette ville, où la haute aristocratie s'est montrée si hostile au gouvernement français de 1830, quelques grandes dames affectèrent de partir pour leurs châteaux, afin de ne se point rencontrer avec les fils de « l'usurpateur ». L'empereur d'Autriche, qui, pour sa part, accueillit fort bien les princes, croyait que le duc d'Orléans désirait épouser l'archiduchesse Marie-Thérèse, fille de l'archiduc Charles, et, à la Cour d'Autriche, on était, de plus, persuadé, que l'archiduc Charles, lui-même, espérait cette alliance. Mais les dames de la haute noblesse, qui donnent le ton à la Cour, circonvinrent et tracassèrent tellement l'archiduc que, contre son gré, il permit que sa fille s'absentât à ce moment. C'est cette princesse qui a épousé, le 8 janvier 1837, le roi Ferdinand II des Deux-Siciles.
Au sujet de l'irréductible opposition que montrait l'aristocratie viennoise au mariage du duc d'Orléans avec une archiduchesse, voici une anecdote que j'ai entendu rapporter do divers côtés (1), et notamment par le comte de Corberon, ce légitimiste que j'avais vu précédemment à Corfou (2) et que je rencontrai de nouveau aux eaux de Tseplitz, en 1840.
Fort gai, fort spirituel, le comte de Corberon est très répandu dans la société de Vienne. En juin 1836, pendant le séjour des princes français dans la capitale autrichienne, comme, dans un cercle d'intimes de la Cour, on parlait des projets présumés du duc d'Orléans, une grande dame — la comtesse Zichy, je crois — dit, de façon à être entendue de l'archiduchesse Marie-Thérèse : « Comment une femme qui désire des enfants pourrait-elle épouser le duc d'Orléans?...
(1) Le général de Natzmer, commandant le 1" corps de l'armée prussienne à Kœnigsberg, M. Bresson, ministre de France à Berlin, le comte de Raynçvai, alors ambassadeur à Madrid, et mort depuis. (Note de l'auteur.)
(2) Voir chap. xxv.
De postérité, il n'en aura jamais. Voyez, mesdames, une telle et une telle, ses maîtresses; malgré tout ce qu'elles ont fait pour cela, elles n'ont pu être grosses!... » L'archiduchesse Marie-Thérèse, qui voulait, sans doute, être grosse, épousa donc le roi Ferdinand II (1).
Puisque j'en suis aux anecdotes du comte de Corberon, voici ce qu'il me dit encore de la société viennoise. La plus grande légèreté de mœurs règne dans toutes les classes. A quelques exceptions près, toutes les femmes de la haute aristocratie ont des amants et l'on parle sans mystère de « l'engagement de telle avec tel ». Les dames de grande noblesse, celles qui prétendent compter quarante quartiers, sont fort dédaigneuses avec les femmes d'une noblesse moindre que la leur et toutes ces dames de la noblesse se classent par catégories de « crème », de « lait » et de « petit lait », Il rn'a raconté qu'une vieille femme de la « crème », dont j'ai malheureusement oublié le nom, entrant un soir dans un salon, et voyant tous les sièges occupés, promène les yeux sur l'assemblée, et ayant aperçu la comtesse de Tengoborska, qu'elle considérait comme la moins qualifiée, comme n'étant que du « petit lait », traversa le salon et eut l'impertinence de venir s'asseoir sur ses genoux. Mme de Tengoborska, élevée en France, jolie femme, un peu coquette et fort intelligente, s'en tira avec esprit et mit les rieurs de son côté, en disant : « Oh! de la vieille crème! Cela fait tourner le lait!... » Elle se leva et tourna en effet le dos à la vieille représentante de la « crème ».
Le mari de l'héroïne de cette aventure, le comte de Tengoborsky, que j'ai plusieurs fois rencontré, est un Polonais au
(1) La comtesse Zichy s'est bien trompée sur la virilité du duc d'Orléans. Quant à l'archiduchesse Marie-Thérèse, elle a bien fait d'épouser le roi Ferdinand II, puisque le duc d'Orléans a péri de mort violente et que la révolution de 1848 a renversé le roi Louis-Philippe. Et puis, elle a été grosse, et, si souvent, qu'on peut dire qu'elle n'a eu d'autre bonheur que d'être enceinte. Mais quelle triste compagne a eu là le roi des Deux-Siciles! Elle manque totalement de grâce, est acariâtre, sans initiative, et a toujours montré un petit esprit, rétréci encore par des pratiques mal entendues de sa religion. {Note de 1853.)