‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 89 sur 223 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

service de la Russie, dont il est actuellement conseiller privé. A l'époque de la révolution de Pologne, il a été consul général de Russie à Danzig et a rendu de grands services au gouvernement du Tzar, en faisant parvenir de nombreux approvisionnements à l'armée impériale, ce qui n'a pas peu contribué à l'écrasement de son malheureux pays d'origine. Le commerce de Danzig y a beaucoup gagné, et, d'après ce que m'ont dit plusieurs négociants qui ont eu affaire avec le comte de Tengoborsky, celui-ci n'y a pas perdu non plus. Les Tengoborsky vivent à Vienne depuis une dizaine d'années. Le comte est chargé de reviser la constitution de Gracovie^ et touche, à cet effet, des appointements énormes. Il vient de publier, sur les finances et le crédit public en Autriche, un ouvrage dont on fait beaucoup d'éloges.

C'est, je l'ai dit, à Tœplitz, qu'en 1840, j'avais retrouvé le comte de Corberon. 11 y était en compagnie de son ami intime, le duc Adam de Wurtemberg, avec lequel je suis moi-même fort lié. Le duc me dit un jour : « Savez-vous que, bien que boiteux, Corberon désire entrer au service militaire de la Russie?... Il y entrera. L'Empereur, qui n'a jamais trop de têtes à faire casser dans son armée du Caucase, le prendra malgré son infirmité. »

Une des marottes les plus chères à M. de Corberon, est de prétendre que les fameuses ordonnances de Juillet 1830 étaient justifiées et d'assurer que M. de Polignac, dans sa prison de Ham, ne les a jamais regrettées. Cette opinion est, je dois le dire, partagée par la plupart des légitimistes, et voici, à ce propos, un souvenir bien personnel.

En 1835, un peu avant mon départ de Paris pour Danzig, je me trouvai en visite chez la marquise de Bonnay, que les antécédents de feu son mari et ses relations avec le Faubourg Saint-Germain attachaient au parti légitimiste. Survient un visiteur et je choisis ce moment pour me lever, comme pour me retirer. Mais Mme de Bonnay me fait signe de rester et demande au survenant des nouvelles de son voyage. Ce visiteur — dont je regrette que le nom soit sorti de ma mé-

moire — semble hésiter à répondre et il faut que Mme de Bonnay le tire d'embarras en disant : « Vous pouvez parler sans inconvénient; mon ami, le chevalier de Gussy est un loyal gentilhomme ». Alors, le nouveau venu, rassuré, et me croyant sans doute aussi de son parti, raconte qu'il a été à Holyrood, qu'il y a été fort bien accueilli par les royaux exilés et que Mme la duchesse d'Angoulême l'a spécialement chargé de porter ses compliments au prince de Polignac. Muni des autorisations nécessaires, il a pénétré dans le château de Ham, où il a trouvé le prince de Polignac fort calme, ne regrettant en rien les mesures politiques qu'il fit adopter en juillet 1830. Le prince avait insisté à ce sujet, disant que ces ordonnances étaient bonnes en elles-mêmes, et que, si elles étaient encore à prendre, il n'hésiterait pas à le faire, convaincu qu'il était de leur urgence.

Au mois d'octobre 1836, les ex-ministres de Charles X, détenus au château de Ham, furent élargis. MM. de Peyronnet, de Ghantelauze et Guernon de Ranville durent se retirer sur leurs terres. Quant au prince de Pohgnac, exilé pour vingt ans, il se rendit en Bavière, où il acheta une propriété considérable et fit partie de la noblesse du royaume.

Tous les anciens ministres du roi déchu n'ont pas été emprisonnés (1). Au sujet du Recueil des traités de commerce et de navigation, que j'ai publié en société de M. Auguste d'Hauterive, j'ai correspondu plusieurs fois avec MM. de Montbel et d' Haussez, collègues plus heureux que le prince de Polignac, puisqu'ils ont pu jouir, hors de France, de leur liberté.

Dans son exil, le baron d'Haussez a publié sur l'Italie un voyage de touriste des plus intéressants, fort amusant et très bien écrit (2). J'ai trouvé dans ce livre d'un homme de

(1) Le général de Bourmont, absent lorsque les ordonnances de juillet furent rendues; le baron Capelle qui s'est retiré à Berlin, où il est devenu quasi aveugle et où il vient de mourir; le baron de Montbel, qui a vécu à Vienne, et le baron d'Haussez, qui a passé son temps à voyager. {Note de 1843.)

(2) Voyage d'un exilé, de Londres à Naples et en Sicile..., Paris, 1835.

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