‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 90 sur 223 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

goût, d'esprit"et de savoir, les impressions que j'ai éprouvées, les opinions que j'ai prises et conservées sur l'Italie. Toutes ces opinions qui — je le croyais — m'étaient personnelles, n'étaient pas en faveur de ce pays; aussi ne les avais-je émises qu'en famille, afin de ne pas passer pour un vandale dépourvu de tout instinct poétique et de tout sentiment artistique et pour un Velche sans goût et un barbare ennemi du beau. En effet, pour certaines gens, on est tout cela, quand on n'est pas laudateur sans restriction de l'Italie. Je gage même que beaucoup de touristes, racontant dans les salons leurs voyages en ce pays, ont, dans bien des circonstances, tout loué, tout prôné, dans la crainte d'être tenu pour un barbare, tant on est habitué depuis longtemps, dans le nord de l'Europe, à ne parler que de « la belle Italie », de son « beau ciel », de ses antiquités, des collections de « cette terre natale des beaux-arts », etc., toutes expressions qu'on doit énoncer avec un air et un ton enthousiastes.

Ceux qui ont fait le voyage d'Italie, comme ceux qui ne l'ont pas fait, se croient, en général, obligés de faire du sentiment artistique, d'adopter un langage laudatif, en parlant de cette « belle Italie », les uns par ton, les autres par désir ou regret; mais, tous, pour se faire classer dans la catégorie des gens de goût, de poésie, amateurs du beau, de l'art, etc.. Or, le baron d' Haussez a été impartial et il a osé dire la vérité. La part du beau est, en Italie, assez large, pour qu'on puisse avouer qu'il y a aussi une part de laid à faire. M. d'Haussez, dans ce livre vrai, n'est point laudateur exclusif, pas plus qu'il n'est critique morose, ni injuste.

L'ouvrage de M. d'Haussez sur l'Italie me rappelle une anecdote qui vient parfaitement à sa place ici.

Je dînais, en 1835, chez le comte Auguste d'Hauterive. L'un des convives était M. Creuzé de Lessert, auteur de plusieurs comédies et vaudevilles et aussi d'un Voyage en Italie et en Sicile en 1806 (1). Il nous raconta le fait suivant.

(1) M. Creuzé de Lessert avait fait ce voyage dans les années 1801 et 1802, mais il ne publia son livre qu'en 1806.

En 1806, Mme de Staël, qui, par ordre de l'Empereur, ne pouvait résider qu'à quarante lieues de Paris, mais que, cependant, on laissa, sans l'inquiéter, s'installer dans un château de M. de Gastellane, à douze lieues de la capitale, où elle se rendait plusieurs fois, soi-disant incognito, s'occupait du plan de l'ouvrage qu'elle ne tarda pas à publier sous le titre de Corinne, dont le succès fut immense. Cet ouvrage n'était encore qu'à l'état de conception, quand elle vint à Paris, fit appeler le libraire-éditeur qui publiait ses œuvres et lui dit qu'elle avait promis, pour un hôpital qu'on devait élever aux environs de Coppet, une somme de 20 000 francs. N'ayant pas en ce moment cette somme à sa disposition, elle la lui demandait, en avance de ses futurs bénéfices sur le manuscrit d'un roman en quatre volumes sur l'Italie, qu'elle lui livrerait bientôt. L'éditeur, sans plus amples informations, accepte, persuadé qu'il était qu'un ouvrage en quatre volumes, sorti de la plume habile et célèbre de Mme de Staël, obtiendrait la faveur du public... Arrivée à la porte de son hôtel, Mme de Staël voit devant elle son éditeur. Celui-ci s'est ravisé et désire obtenir quelques explications complémentaires :

— Un mot encore, je vous prie, madame la baronne. J'ai omis de vous demander si le nouveau roman que vous allez me livrer est pour ou contre l'Italie?...

— Contre, monsieur, contre. Après avoir rendu au beau ciel de l'Italie la justice qui lui est due, après avoir parlé des belles collections de peinture et de sculpture qu'elle possède et indiqué les ruines majestueuses qui existent encore et dont tout le monde a parlé, que voulez-vous qu'on dise pour l'Italie, ce pays sans mœurs, sans gouvernement; sans police, ce pays où il n'y a plus d'énergie que parmi les brigands qui infestent les grandes routes, où l'esprit de conversation est borné comme la loge au théâtre, dans laquelle la société italienne fait et rend ses visites?... Ce pays où l'on ne voit plus qu'un luxe fané, où les palais sont en dégradation croissante, où les auberges sont des bouges affreux?... Oui, que dire pour un tel pays, monsieur?...

Page 1