CHAPITRE XXVII
nommé lieutenant de vaisseau. Quant à la fille du comte de Rayneval, l'aimable et belle Constance, si bonne musicienne, qui doit avoir aujourd'hui vingt-cinq ans environ, elle ne se marie point, malgré tous ses avantages physiques et ses qualités du cœur et de l'esprit. Pourquoi?... Parce que cette délicieuse Constance est sans fortune, et, aujourd'hui, la dot joue un grand rôle dans toutes les unions.
Le 23 septembre de cette même année (1836), était morte aussi Mme Malibran, fille du grand ténor Garcia et épouse de M. Bériot. Cette charmante actrice, cette admirable cantatrice, qui, gracieuse Desdemona ou imposante Sémiramis, était excellente dans tous ses rôles, était, dans la société, délicieuse, rieuse et enjouée et la femme du monde la plus accomplie. Chez le regretté M. de Martignac, dont elle fut, en tout bien tout honneur, l'amie, et à beaucoup d'égards, le conseiller, j'ai, plusieurs fois, entendu chanter Mme Malibran et causé avec elle.
Un soir, chez ce ministre, Mme Malibran chantait un duo avec la Pezaroni. Paër tenait le piano. Tout à coup une bougie trop rapprochée du célèbre maestro enflamme la chevelure astrakan dont il était si fier (1). Avec quelle grâce, enveloppant la tête de Paër de son riche mouchoir garni de larges dentelles, Mme Malibran étouffa ce commencement d'incendie!...
L'illustre violoniste Rode, de Bordeaux, se fit entendre à ce même concert. C'est la dernière fois qu'il joua en public. Depuis longtemps, il ne le faisait plus et il avait cédé, ce soirlà, aux instances de son compatriote, M. de Martignac (2).
En juillet 1837, à Berlin, le comte Bresson, ministre de France, m'a fourni maints détails intéressants sur le mariage du duc d'Orléans avec la princesse Hélène, fille du deuxième lit de feu le grand-duc héréditaire deMecklembourg-Schwérin,
du Journal des Débats, auteur du malencontreux article de juillet 1830, mort l'an dernier. (Note de fauteur, 1843.)
(1) Ses cheveux étaient gris, bouclés. (Note de fauteur.)
(2) Peu de temps après cette soirée, Rode mourut à Bordeaux. (Note de fauteur.)
l'JÛ SOUVENIRS DU CHEVALIER DE CUSSY
Frédéric-Louis. La duchesse avait été reçue, à son entrée à Paris (29 mai 1837), avec de grandes et nombreuses acclamations de joie. Tout ce qu'elle avait dit de gracieux sur sa route, depuis Saarbruck jusqu'à Fontainebleau, l'avait fait connaître aux Parisiens comme une princesse affable et d'un esprit distingué. Le comte Bresson, qui accompagnait à cheval la voiture de la princesse entrant dans la capitale, me dit que Son Altesse Royale était fort émue, et, qu'à plusieurs reprises, elle se pencha vers lui, en disant : « Quel bon peuple et que je me sens heureuse que le ciel m'ait destinée à vivre au milieu des Français! » Pauvre femme! Infortunée princesse! Son bonheur a été de courte durée : cinq ans plus tard, le 13 juillet 1842, son noble époux n'était plus!
Le mariage de la princesse Hélène a été fait par le feu roi de Prusse Frédéric-Guillaume III et le comte Bresson. Dans son affection paternelle pour le duc d'Orléans, le roi de Prusse lui avait dit avec effusion : « Ah! mon jeune ami, que n'ai- je encore une fille! Je vous désirerais pour gendre et je n'aurais qu'une crainte : celle que vous me refusiez. » La pensée de trouver une femme digne de devenir la compagne du duc d'Orléans ne le quitta plus : il jeta les yeux sur la princesse Hélène qui lui semblait réunir toutes les qualités désirables de cœur et d'esprit. Le duc d'Orléans connaissait cette aimable princesse pour l'avoir rencontrée dans une localité de bains d'Allemagne et l'avait fort appréciée. Il accueillit avec joie les ouvertures qui lui étaient faites et M. Bresson commença les négociations.
A cette époque, il y avait, parmi les princes des familles souveraines allemandes, un grand nombre de rancuniers contre la révolution de 1830, qui espéraient que, ne trouvant aucune alliance à l'étranger, la nouvelle famille royale de France verrait sa dynastie s'éteindre. Quelle déraison!... A la tête de ces mécontents et parmi les plus violents et les plus opposés à ce projet de mariage de la princesse Hélène, se trouvaient le grand-duc, frère de la princesse, le roi de Hanovre et le duc Charles de Mecklembourg-Strélitz. Ce