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CHAPITRE XXVIII

Aux eaux de Bohême. — Le duc Adam de Wurtemberg. — Froideur existant entre le tzar Nicolas et le roi Louis-Philippe. — Comment le prince Adam Czartoriski a perdu sa fortune. — Le général de Chrapowitzki.

— Son journal. — Souvenirs de la marquise de Créqui. — Patriotes polonais. — Le ménage de Martens et Taffaire Lafargue. — Le colonel de Muchanow. — Ce qu'il sait de la mort de Paul I". — Le colonel de Felz.

— Anecdote concernant le général Jacqueminot et M. Thiers. — Ber nadotte, roi de Suède, et ses parents. — Le glacial M. Desages. — Entrevue avec M. Guizot. — L'abbé de Pontchevron. — Mgr de Forbin- Janson. — On peut modifier sa foi politique, on ne peut transiger avec les préceptes de sa religion.

Danzig, 30 novembre 1843.

Du mois de juillet à la fin de septembre 1840, je fis aux eaux de Bohême un long séjour nécessité par de douloureuses névralgies faciales causées par le climat de Danzig. Je restai plusieurs semaines à Tœplitz, Carlsbad, Egra, Franzensbad, et allai à Mariembad pour voir le comte de Saint- Aulaire, ambassadeur de France à Vienne, diplomate capable et homme d'une amabi ité, d'une politesse et d'une distinction exquises, qui prenait les eaux, en compagnie de sa fille et de son gendre, le baron de Langsdoriï (1).

Tous ces lieux pittoresques et charmants que j'avais vus quinze ans auparavant, je les revis avec un grand plaisir, en compagnie de ma femme et de mon fils. Là, je fis quelques agréables connaissances et retrouvai d'anciens amis, tels que le duc Adam de Wurtemberg, le lieutenant-général russe dtî Chrapowitzki, le baron et la baronne de Martens, Mme de Lucadow, Mme Faustine Pstrokonska, le comte de Corberon,

(1) Actuellement, le comte de Saint-Aulaire est ambassadeur à Londres, et son gendre Langsdorff, ministre de France à Rio-Janeiro. (Note de l'auteur, novembre 1843.)

le colonel russe de Muchanow et sa famille, le colonel bai-on de Felz, etc. personnages sur la plupart desquels il me semble intéressant de tracer quelques notes.

Fils du prince Louis de Wurtemberg, mort en 1817, et de sa première femme, la princesse Marie-Anne Czartoriska (1), le prince (ou duc) Adam de Wurtemberg, né en 1792, est lieutenant-général au service de Russie et aide de camp général de l'empereur Nicolas. C'est un homme de très grande taille et d'excellentes manières, dont, je dois l'avouer, la réputation, au point de vue des mœurs, est détestable. Il est détesté des Polonais pour trois motifs principaux : 1° parce qu'il est fort dévoué au Tzar et tout à fait Russe de cœur, lui, fils d'une Polonaise; 2° parce qu'en 1831, commandant d'un des corps qui ont attaqué Varsovie, il n'a pas hésité à canonner le faubourg où était situé le palais de sa mère, qui l'habitait en ce moment; et 3°, enfin, parce qu'il a, sans hésitation, accepté de l'Empereur une partie des biens confisqués sur le prince Adam Czartoriski, son oncle.

Chaque matin, le duc Adam de Wurtemberg et moi faisions, ensemble, une promenade d'une heure ou deux à travers le parc du prince Clary (2). Au cours de ces longues promenades quotidiennes, pendant plus de trois semaines, le duc et moi avons échangé nos idées sur bien des sujets. Voici, entre autres choses, ce que le duc m'a dit de l'opinion du tzar Nicolas sur le roi Louis-Philippe.

L'empereur de Russie rend justice à l'habileté, aux grands talents politiques et administratifs du roi des Français. Il admire tout ce qu'il lui a fallu de savoir-faire, d'adresse et d'énergie pour se diriger au milieu des partis, des émeutes et des attentats contre sa vie; et cette admiration est sincère de sa part, malgré que nombre de princes souverains soient défavorables aux événements de 1830, et les déplorent encore.

(1) Dont il se sépara en 1792.

(2) Prince de Clary et Aldringen, dont les deux sœurs, Mathflde et Léontine, ont épousé les deux frères, Guillaume et Boguslaw, princes Radziwill, fils du feu prince Antoine et de la princesse Louise de Prusse, nièce de Frédéric le Grand. (Note de l'auteur.)

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Mais le Tzar, qui aimerait le roi Louis-Philippe, s'il était arrivé au trône par l'hérédité, lui en veut, parce qu'il est convaincu qu'il ne s'est pas borné à profiter des événements de Juillet, mais qu'il les a préparés de longue main. Quoi qu'il en soit de cette désaffection du Tzar, il est faux que celui-ci se soit laissé aller, comme on l'a dit, à des sarcasmes, à des plaisanteries, à des mots injurieux, en pleine Cour, contre Louis-Philippe. Le duc Adam de Wurtemberg, qui a l'honneur d'appartenir aux cercles intimes de son Empereur, assure que jamais, pour sa part, il n'a rien entendu qu'il ne pourrait répéter devant un Français servant le gouvernement de Louis-Philippe.

Je ne sais pourquoi, mais j'ai toujours pensé qu'en ceci le duc Adam faisait la part de son Empereur plus belle qu'elle n'est réellement, et que Sa Majesté Impériale n'a pas eu toujours le bon goût de taire ses pensées hostiles contre le roi des Français.

Au reste, Louis-Philippe n'ignore pas ces dispositions malveillantes à son égard existant dans l'esprit du tzar Nicolas. Lorsque j'eus l'honneur d'être reçu par le Roi, en janvier 1842, il m'interrogea, durant près d'une heure, sur l'esprit public en Allemagne et sur le peu de popularité dont y jouissait le Tzar. Le Roi me dit, entre autres choses : « Je suis très satisfait de mes rapports avec le roi de Prusse. Je n'en puis dire autant, loin de là, de mes rapports avec l'empereur Nicolas. Les affaires de légation, celles de gouvernement, même, marchent, parce que le concours général de l'Europe entraîne l'Empereur malgré lui; mais il ne m'aime pas. Il m'estime peut-être, je le pense, je l'espère, et il prend patience, me tolérant comme un obstacle qui ne doit pas durer longtemps; mais rêvant toujours l'espérance de venir faire chanter un jour une messe grecque sur la place de la Concorde, comme son père l'a pu faire en 1814. Il se trompe : la France ne le permettra pas, et mon fds continuera mon œuvre. »

Malheureux père! Six mois après cet entretien, dans lequel il me parla plusieurs fois avec amour de son fils, le duc d'Orléans, ce prince aimable et distingué n'était plus!...

Il faut rendre cette justice à l'empereur Nicolas : en recevant la nouvelle de la mort foudroyante du duc d'Orléans, il donna immédiatement des ordres pour contremander une réunion dansante qui devait avoir lieu le soir chez l'Impératrice, bien que la nouvelle n'eût encore aucun caractère officiel.

Au surplus, j'ai lieu de croire que le Tzar voudrait voir cesser l'état de froideur qui existe entre lui et le roi Louis-Philippe, froideur qu'il a été le premier à établir et à entretenir; mais, après douze à treize ans de démonstrations malveillantes, il ne sait comment s'y prendre pour que cet état de choses finisse, sans compromettre sa dignité, ou, tout au moins, son amourpropre. Je sais d'une manière positive qu'en apprenant la mort si inattendue et si déplorable du duc d'Orléans, le roi de Saxe s'écria : « Si l'empereur Nicolas a un peu d'âme, il saisira cette fatale circonstance pour se rapprocher du roi de France, comme, au fond, il a envie de vouloir le faire. Bon père, en parlant au cœur paternel si cruellement déchiré du roi Louis- Philippe, il ferait fondre la glace entre les deux souverains (1). »

Le duc Adam de Wurtemberg m'a raconté la curieuse façon dont son oncle, le prince Adam Gzartoriski, avait perdu sa fortune en Russie.

La couronne s'est faite banquier des grands propriétaires; elle est même quelque peu usurière. Elle prête, à réméré, des : ommes fort considérables aux nobles, et le terme du remboursement arrivant presque toujours sans qu'il puisse avoir lieu, par suite du désordre qui existe dans la plupart des fortunes russes, la couronne devient ainsi, peu à peu, propriétaire des plus belles terres. Le prince Adam Gzartoriski, qui était entré dans la conspiration qui s'ourdissait en Pologne, envoya à Saint-Pétersbourg son prin-

(1) Mes conversations de Tœplitz avec le duc Adam sont de 1840, la mort du duc d'Orléans est de 1842; et, bien que l'empereur Nicolas n'ait pas agi comme le roi de Saxe pensait qu'il eût dû le faire, je crois encore que je ne me trompais pas, quand j'écrivais qu' " il voudrait voir cesser l'état de froideur »... En effet, le traité de commerce de 1846, les décorations octroyées à des Français, le voyage du grand-duc Constantin à Toulon et à Alger ont établi de meilleurs rapports. {Note de 1853.)

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