‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 95 sur 223 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

cipal homme d'afïaires pour contracter, avec la couronne, un emprunt, lequel, soit que la révolution polonaise réussît, soit qu'elle n'atteignit pas son but, laisserait, de toutes façons, aux mains du prince, une somme considérable, au moment où la confiscation de ses terres serait prononcée. L'envoyé du prince fut bientôt nanti du montant de l'emprunt contracté. Il allait retrouver son maître, quand il en reçut l'ordre de rester à Saint-Pétersbourg, le prince Czartoriski ne voulant éveiller aucun soupçon par le départ précipité de son intendant. Le tort du prince fut de ne pas mettre dans la confidence de ce qui se tramait cet homme sûr et dévoué; aussi ce dernier, effrayé de posséder dans son logis un trésor, crut devoir, par sûreté et dans l'intérêt du prince, déposer à la Banque, qui, d'ailleurs, lui en remettrait le revenu, la somme immense reçue de la couronne. Sur ces entrefaites, les principaux meneurs polonais, ayant cru reconnaître que le gouvernement russe commençait à soupçonner la vérité, se virent dans la nécessité de faire éclater la révolution quinze jours plus tôt qu'il n'avait été convenu. Le prince Adam Czartoriski ne put prévenir, en temps utile, son homme de confiance, et le gouvernement du Tzar, qui, dans la suite, confisqua les terres de ce grand seigneur, retrouva, intacte, à la Banque, l'énorme somme qu'il avait prêtée.

Le général de Chrapowitzki, dont la conversation était variée et des plus intéressantes, était, quoique fort âgé, marié à une jeune et très jolie femme. Je l'ai trouvé grand admirateur de la science stratégique de Napoléon, dont il cite, surtout, la campagne d'Italie et la campagne de France de 1814. D'accord avec le duc Adam de Wurtemberg, il m'a dit que l'armée russe est composée d'admirables soldats, mais qu'elle manque tout à fait d'officiers. Les études militaires en Russie sont franchement mauvaises, les examens presque nuls, tant ils sont faciles, et les officiers peu instruits. Et, d'après ce que m'ont encore dit ces deux lieutenants-généraux, je suis porté à croire que la solidité si vantée de l'armée russe a peut-être été exagérée.

Pendant la révolution de Pologne, le général de Chrapowitzki commandait à Wilna. Les Polonais lui ont voué une haine féroce, à cause des nombreuses exécutions militaires qu'il a ordonnées contre des officiers patriotes : ils le nomment « le bourreau de Wilna », appellation dont se vante le vieux général, qui dit volontiers avec une franchise dénuée de bon goût : « Oui, je mérite bien ce titre. J'en ai supprimé (des patriotes polonais) plus encore qu'ils ne croient! »

Un jour, après m'avoir confié qu'il tient fidèlement un journal de ses voyages, que l'Empereur ne manque jamais de lire avec intérêt, le général de Ghrapowitzki ajouta :

— « Vous savez, votre nom y figure plusieurs fois, et Sa Majesté, qui a certainement conservé le souvenir des anciennes relations du grand-duc Nicolas avec le chevalier de Cussy (1), l'y verra avec plaisir. Ne voulez-vous pas me dire, sur l'Empereur, quelques mots que vous m'autoriserez à consigner sur mon journal?...

— Eh bien! mettez : que le chevalier de Cussy se rappelle avec reconnaissance toutes les bontés que lui a témoignées autrefois le grand-duc Nicolas; qu'il aime l'empereur de Russie et que c'est pour cela qu'il se permet de déplorer les préventions qu'il nourrit contre le roi Louis-Philippe. »

Je ne sais si le général de Ghrapowitzki a fidèlement con signé mes paroles sur son journal; mais je suis sûr que, si on les rapportait à S. M. le tzar, celui-ci ne m'en voudrait pas, car son esprit juste et droit reconnaîtrait que les souverains peuvent, comme les autres homines, se tromper (2).

A Tœplitz, j'avais commencé la lecture des Souvenirs de la marquise de Créqiii. Cet ouvrage, qu'on attribue à M. de Courchant, est fort amusant à parcourir, mais écrit — cela se re-

(1) A Berlin, en 1821. Voir chap. vin.

(2) 1-e 4 novembre de cette année, au début du long entretien que j'ai eu avec S. M. I. au palais de l'Olivuzza, à Palerme, l'Empereur m'a dit en riant : «Ah! Ah! M. de Cussy, vous vous permettez de donner des conseils à l'empereur de Russie! »... Et il a remué la tête de bas en haut, à plusieurs reprises, d'une façon plaisante qui m'a fait comprendre que ces paroles de gronderie étaient, surtout, amicales. (Note de décembre 1845.)

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