‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 96 sur 223 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

connaît à chaque page — dans un but d'hostilité contre tous les personnages qui se sont rattachés au gouvernement de Juillet. L'auteur, en effet, s'est étudié à faire ressortir tout ce qui peut jeter du blâme, du ridicule ou de la honte, sur le caractère, les actions et les habitudes des pères, grands-pères ou aïeux des familles dont les descendants continuent, depuis 1830, à servir leur patrie. Personne n'est épargné : le roi Louis- Philippe y est traité avec une acrimonie inouïe. Calomnie, attaque sous tous les rapports. Quoi qu'il en soit, on lit avec intérêt, et, même, avec un curieux plaisir, cette narration, souvent mensongère, de faits intimes, d'anecdotes piquantes commençant sous Louis XIV et finissant sous le Consulat; car le style y marche rapide, spirituel souvent, et comme la causerie d'une grande dame.

Le duc Adam de Wurtemberg m'ayant manifesté le désir de lire cet ouvrage, je le lui communiquai, et, quelques semaines après, à Franzensbad, lorsque je voulus en continuer la lecture, j'y trouvai plusieurs notes au crayon écrites par le duc.

Dans le premier volume, l'auteur des souvenirs susdits écrit que le tzar Pierre, arrivant auprès de Mme de Maintenon, « avait commencé par saluer en fermant les yeux (politesse russe)... » Le duc Adam a tracé ces mots en marge : Jamais cet usage n'a existé en Russie.

Au cours du second volume, l'auteur avance que la maison de Wurtemberg ne pourrait pas faire les preuves qui sont exigées des gentilshommes de France pour être présentés à Versailles. A hauteur de cette phrase, le duc Adam s'est hâté d'écrire ceci : « Bien des remerciements à Mme de Créqui!... Il me paraît qu'une maison qui date à peu près de mille ans, est assez comme il faut!... » Le comte de Las-Cases, dans son admirable atlas historique, publié sous le nom de Le Sage, dit, en effet, que la maison de Wurtemberg « se perd dans la nuit des temps » et qu'en tous cas, la date d'où part la généalogie certaine de cette maison remonte à Ulric I", comte de Wurtemberg, mort en 1265. Les W^urtemberg sont donc gens

« comme il faut » et n'eussent sans doute pas eu grand'peine à être présentés à Versailles (1).

Un dernier mot sur le duc Adam de Wurtemberg. Gomme une chose qui me parut assez bizarre et d'un goût hasardé, je citerai que les cartes de visite du duc étaient ainsi conçues : « Mgr le duc Adam de Wurtemberg ». Ce « monseigneur » me semble, là, de trop.

A l'hôtel de la Reine d'Angleterre (Kœnigin von England) à Tœplitz, notre voisine d'appartement était Mme Faustine de Pstrokonska, des environs de Kalisch, jolie veuve polonaise, ardente patriote. Elle trouvait qu'elle avait oublié quelque peu la langue française — ce qui ne nous paraissait nullement — « car, nous disait-elle, depuis que la Russie s'efforce de faire disparaître la langue polonaise, les patriotes de mon pays se sont engagés d'honneur à la maintenir pure, en la parlant désormais entre eux, continuellement, tandis qu'autrefois on parlait beaucoup plus le français dans les salons et dans les familles de gentilshommes ». Cette circonstance m'a été confirmée par un grand nombre d'autres Polonais, notamment par MM. Rulikowski et Kossowski. Ce dernier, que j'ai connu autrefois à Berlin, et que j'ai revu cette année même à Danzig, est fixé en Prusse, sur les frontières du duché de "Posen. Cet enthousiaste patriote, qui a pris part à la révolution de Pologne, est marié depuis sept ans avec Mlle Zkarskich, charmante femme aux joues veloutées, délicieuse de fraîcheur, de grâce et de jeunesse, paraissant dix-sept ans à peine, quoi qu'elle ait trois enfants déjà. Dernièrement, le général de Wurmb, chez lequel j'ai passé la soirée avec ces trois Polonais, a montré une bague en or qui a appartenu au grand Thadéus Kosciusko. Quel feu, quelle ardeur, quel enthousiasme brillaient dans tous ces yeux polonais, en examinant cette relique de l'illustre patriote!

A Tœplitz se trouvait encore Mme de Lucadow, fille du conventionnel Roberjot, assassiné par les hussards autrichiens,

(1) Les comtes souverains de Wurtemberg ont été créés ducs en 1495, lecteurs en 1803, et Rois le 26 décembre 1806. {Note de l'auteur.)

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