CHAPITRE XXVIII
au retour du congrès de Rastadt. Epouse d'un général prussien, cette douce et aimable femme s'était rendu à Tœplitz avec ses enfants pour s'y rencontrer avec son amie intime, la baronne de Martens, née Hermine Gollard. C'était à l'époque où se déroulait, en France, le retentissant procès de Mme Lafargue, née Marie Gapelle. Tante de celle-ci, Mme de Martens avait sans doute quitté la France pour échapper à l'obligation de venir déposer devant le tribunal chargé de juger sa nièce. -Chaque jour, les gazettes françaises apportaient de nouveaux détails, de nouvelles charges contre l'accusée; mais Mme de Martens conservait le même enjouement, la même indépendance d'esprit et de conversation, et le même entrain que si elle se fût complètement désintéressée de l'horrible procès qui s'instruisait. Jamais elle n'en a dit un mot à Mme de Lucadow elle-même, et son mari continuait à porter le nez au vent et sa figure satisfaite dans tous les endroits où l'on se réunit. Singulière affectation! Et je suis convaincu qu'au fond de l'âme Mnie de Martens était bourrelée de chagrin. Quant à son mari, son esprit est trop futile pour que ce qui se passait pût le toucher.
M. de Martens portait le titre de ministre de Prusse à Lisbonne, mais les relations diplomatiques n'ayant pas été reprises entre les deux Cours, le baron de Martens vivait à Paris, y recevant la moitié de son traitement. Le roi de Prusse, qui n'a jamais aimé le baron de Martens, et qui, probablement, n'avait nulle envie d'envoyer, désormais, pour le représenter dans une Cour étrangère, un ministre dont le nom avait paru plusieurs fois dans les débats Lafargue, mit poliment à la retraite M. de Martens qui, toujours l'air satisfait, continue à vivre à Paris.
On m'a raconté qu'en toutes occasions M. de Martens met la conversation sur le procès Lafargue, disant avec indignation ; « Oh! l'abominable empoisonneuse!... Oh! l'affreuse femme!... Que je plains sa famille!... » Tout cela, sans doute, pour donner le change, croyant ainsi, le pauvre naïf, mieux cacher sa parenté avec l'héroïne du triste procès. J'ai entendu
des personnes dire que M. de Martens montre là de Fhabilelé. Pour ma part, je trouve que c'est de l'inconscience.
Le colonel de Muchanow (prononcez Moukanoff), ancien aide de camp des généraux Diébitsch et Paskévitsch, est fds du grand écuyer de la Cour de Russie, du temps de l'empereur Paul. Sa femme, fille du comte Mostowoki, ancien ministre des finances de Pologne, qui vient de mourir à Paris, où il habitait, est veuve de M. de Mohrenheim. C'est toujours une fort gracieuse femme, qui était très jolie en 1824, époque à laquelle je la connus à Berlin. La fille aînée de son premier mariage, Mlle Léonie de Mohrenheim, âgée actuellement d'une vingtaine d'années, est l'épouse de M. de Fontow, conseiller de légation russe à Berlin. Mme de Fontow est ravissante, et si fraîche, si pure de teint, si idéalement belle, qu'en vérité elle semble une des plus jolies vierges de Raphaël, ayant quitté la toile sur laquelle le grand peintre avait cru la fixer.
D'un aspect glacial au premier abord, le colonel de Muchanow est, en réalité, un homme aimable, instruit, d'une conversation fort intéressante, et du caractère le plus doux et le plus facile. Dévoué à son Empereur, et excellent Russe, le colonel de Muchanow n'en déplore pas moins le sort des malheureux Polonais et cherche, par ses écrits, à émousser les aspérités et à faciliter la fusion des deux nations. Pensée généreuse, mais chimérique! Jamais, en effet, les Polonais n'aimeront les Russes. Obligés de courber la tête sous le joug, ils céderont à la force, sans se fondre dans la nation moscovite, malgré les efforts du Tzar; car ils conserveront indéfiniment l'espérance de redevenir, un jour, une nation indépendante. Au reste, ce même esprit existe aussi chez les Polonais qui sont passés sous le sceptre de l'empereur d'Autriche, ainsi que dans le cœur des Posnaniens.
Le colonel de Muchanow a vu le choléra attaquer le général Diébitsch, il a assisté aux soins des médecins, il a recueilli le dernier souffle de son chef, et il est révolté du bruit qui a couru que le général Diébitsch avait été empoisonné.
Il blâmait la vie, les actions, les manières et l'administra-