CHAPITRE XXVIII
tion du grand-duc Constantin, mais il est du nombre de ceux — et j'en ai connu beaucoup — qui assurent que ce prince était parfait avec les personnes de son service, très facile pour elles, et un chaud protecteur dans leur carrière.
Le père du colonel lui a raconté le sang-froid imperturbable avec lequel, en sa présence, le général comte de Pahlen, gouverneur de Saint-Pétersbourg, répondit à l'empereur Paul, auquel un des conjurés, repentant, avait fait parvenir un avis, ainsi que les noms d'un grand nombre de conspirateurs :
— (( Pahlen, que dois-je croire de tout ceci, et de la présence de votre nom sur cette hste?
— Sire, il faut croire ce qu'on vous dit. La conjuration existe : je me suis mis sur sa trace, et n'ai point voulu, sans utilité, donner des inquiétudes à Votre Majesté. Mais je veillais, et, pour mieux connaître la trame, les moyens des conjurés et leurs noms, je me suis associé à eux. »
Cette réponse audacieuse rendit toute sa confiance première à l'Empereur, et le comte de Pahlen, chef des conjurés, put d'autant plus facilement poursuivre et accomplir ses projets régicides, lesquels, selon le récit que le colonel de Muchenow tient de son père, s'accomplirent ainsi qu'il suit.
Lorsqu'au milieu de la nuit les conjurés arrivèrent au palais, le Tzar voulut quitter sa chambre par une trappe ouvrant un passage sur l'appartement de l'Impératrice. Le ressort fît résistance, et l'infortuné monarque se réfugia — non pas dans un cabinet d'aisances, comme on l'a dit — derrière un écran dissimulant le foyer d'une cheminée. Le lit était encore chaud; on crut l'Empereur disparu par la trappe, à laquelle on remarquait un léger ébranlement. Fort désappointés, les conjurés allaient se retirer, et Pahlen se résignait à la probabilité d'être arrêté, quand quelqu'un aperçut le Tzar. Celui-ci, à genoux, demanda alors la vie, promettant de se retirer dans un cloître. Il y eut un moment d'hésitation, mais l'un des conspirateurs, ayant poussé du pied Paul I", un autre lui passa autour du cou une écharpe militaire, plusieurs mains saisirent les bouts de l'écharpe, et la strangulation détermina
la mort... L'empereur Alexandre, alors prince impérial, fut instruit de la conspiration. Il ne l'approuva point, mais, timide, il n'osa pas s'y opposer, d'autant plus qu'on lui annonçait qu'il subirait le sort réservé à son père si un seul mot, une seule démarche de sa part, venait à trahir le mystère. Quand on vint lui annoncer que l'empereur Paul était mort, frappé d" apoplexie, le nouveau Tzar laissa échapper cette exclamation : « Quelle page dans l'histoire!... »
Le colonel baron de Felz, gouverneur d'Egra, homme distingué et aimable, est un aimable causeur et l'homme le plus plaisant du monde quand il raconte les campagnes en Italie contre les Français. Je ne sache pas une localité italienne qu'il ait nommée devant moi, sans qu'il ait aussitôt ouvert une parenthèse, dans laquelle il plaçait, invariablement, cette exclamation : « Dieu de Dieu! Avons-nous été rossés dans cet endroit-là par les Français!... »
Au mois de septembre 1841, j'obtins un congé d'un an et quittai Danzig, emmenant en France ma femme et mon fils. Nous voyageâmes lentement, en touristes, allant de ville en ville, par les chemins des écoliers, ce qui me donna l'occasion de constater, une fois de plus, que, de tous les pays que je connais, le plus arriéré, comme confortable, est, certainement, le midi de la France.
Le 26 novembre, nous arrivâmes à Pau, où nous séjournâmes quinze jours dans la famille Deville, parente de mon beau-frère, le comte Dulong de Rosnay. Nous dînâmes, un soir, chez le préfet, qui avait à sa gauche, à table, le vicomte IVapoléon Duchâtel, aujourd'hui préfet de Toulouse, frère du ministre de l'intérieur. Dans cette ville, je fis d'interminables parties de whist avec le vieux, sourd et richissime comte de Saint-Cricq (1), pair de France, ancien ministre du commerce, et le lieutenant-général Jacqueminot, qui, actuellement, commande en chef la garde nationale de Paris et du département de la Seine. Le général, qui se trouvait à Pau pour la santé de
(1) Beau-père de M. Drouyn de Lhuys. {Note de l'auteur.)