EN RADE DE NAVARIN
la ville de Navarin, si l'on peut appeler ville une enceinte crénelée en ruine, quelques masures, dont les murailles à moitié détruites se confondaient par le ton avec le terrain d'une teinte d'ocre brûlée, et au milieu un minaret blanc se détachant sur le ciel bleu ; et puis rien, pas un arbre, pas une trace de végétation, quelques êtres errant sur le bord de la mer! Et c'est là que nous allions vivre! J'avoue que j'eus un serrement de cœur, et sans doute il en fut de même de mes compagnons.
A trois heures et demie, le bruit d'un roulement de chaînes nous apprit que l'ancre était jetée.
La préoccupation, qui m'emportait par la pensée bien loin de ce qui se passait autour de moi, m'avait fait oublier que c'était — contraste bizarre — le jour du mardi gras que nous jetions l'ancre dans la rade de Navarin, en face de la Pylos du vieux Nestor! L'espèce de saturnales qui se préparait sous mes yeux me rappela à une assez triste réalité.
Le commandant avait autorisé ces mascarades, où la suie joue un grand rôle et remplace
le masque. Les danses, les cris des matelots, un mannequin promené sur le pont, jugé, pendu à une vergue et jeté à la mer, me laissèrent assez froid; mon attention était plus vivement excitée par la vue de cette rade admirable, oii cent ^ vaisseaux, de toutes grandeurs et de nations différentes, étaient immobiles sur leurs ancres; par le bruit de cette flotte immense, par le va-et-vient de ces barques qui se croisaient en tous sens, mais surtout par le spectacle tout nouveau pour moi qui termina d'une façon inattendue une si belle journée.
Le vaisseau le Conquérant^ monté par l'amiral de Rigny, qui, l'année précédente, avait, à cette même place, anéanti les flottes turque et égyptienne, était signalé depuis quelques heures, quand tout à coup cette masse énorme déboucha de l'île de Sphactérie, qui la cachait à nos yeux, et s'avança majestueusement dans la passe. A ce moment, la frégate grecque HellaSy que commandait l'illustre Miaulis, salua
^ Quelques jours après, du haut des ruines de Pylos, je comptai avec Delaunay cent quinze bâtiments, dont sept frégates et trois vaisseaux de ligne.