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LE TEMPLE DE JUPITER

bien sur le temple de Jupiter Olympien, qui, jusque-là, n'avait pas été retrouvé ^

M. Blouet, avec sa science des monuments antiques, fut d'un grand secours dans ces recherches. Quelques preuves matérielles vinrent tout de suite lever les doutes. Pausanias indique comme sujet des métopes du temple les travaux d'Hercule, et les premiers fragments de sculptures que l'on découvrit furent deux têtes d'Hercule, un torse d'homme combattant un taureau, et un lion (celui de Némée, probablement) étendu mort, et sur lequel s'appuyait un pied. Les probabilités augmentaient; bientôt ce fut une certitude, comme on le verra plus loin.

Les énormes pierres que j'avais remarquées le premier jour, et dont une partie seulement sortait de terre, furent déblayées avec soin, et l'on put y reconnaître alors des assises de colonnes dont le diamètre était de six pieds et les cannelures à la base de plus d'un pied. Je ne sais pas le nom scientifique de la pierre dont

' Pouqiicvilio le plaçait sur les bords de TAIphée, et donnait le nom de temple de Diane à celui que nous déblayions.

elles étaient formées : c'était une espèce de tuf entièrement composé de petits coquillages, tellement agrégés qu'ils formaient une seule masse compacte. J'admirai comment, à défaut de marbre probablement , l'architecte avait choisi une matière si favorable pour y appliquer le stuc dont nous vîmes encore des fragments adhérents.

Une des grandes émotions de nos fouilles fut la découverte que l'on fit d'une figure entière assise sur un rocher, et qu'une espèce d'égide, collée sur la poitrine, fit supposer devoir être une Minerve* . M. Bory Saint-Vincent, dans la relation de son voyage, n'y trouve que la représentation d'une jeune herghe rêvant à son berger. Je laisse aux érudits le soin de décider si un sujet de ce genre pouvait avoir trouvé sa place dans le temple de Jupiter Olympien. Cette statue (il serait mieux de dire ce haut relief) fut trouvée dans un état parfait de conservation ; le nez même était intact, ce qui est si rare. Le malheur voulut qu'après être ainsi sortie de

* Cette statue est au Louvre, ainsi que les autres fragments que nous avons découverts.

terre, elle fut mutilée par accident, ou plutôt, comme on eut tout lieu de le croire, par la vengeance d'un ouvrier qui, renvoyé pour sa paresse, fit probablement ce mauvais coup avant de partir. Je me souviens de notre désespoir quand, ïrézel et moi, nous aperçûmes, au moment de la dessiner, ceite mutilation fraîchement faite, à n'en pas douter. Nos recherches autour de la statue et dans les fouilles furent bien inutiles, car il avait suffi de jeter le morceau au loin dans les herbes pour qu'il fut impossible de le retrouver.

Les fragments de statues que l'on découvrit dans nos fouilles furent pour moi le sujet d'un assez grand étonnement. Encore au début de mes études, je n'avais eu sous les yeux que les maibres que tout le monde connaît : les Vénus, les Gladiateur, les Diane du Louvre, les plâtres des chefs-d'œuvre antiques ré[)andus un peu partout; et rien dans nos découvertes ne présentait la moindre analogie avec cet art. La simplicité d'exécution était si grande dans les tètes d'Hercule et dans les torses trouvés par nous, qu'au premier abord ils ne me parurent pas

achevés. La barbe et les cheveux, par exemple, n'étaient indiqués que par une masse, sans aucune espèce de détails. Je ne sais à quelle époque se rapporte ce genre d'exécution; je n'en ai pas vu d'autre exemple. Dans les sculptures d'Égine, qui sont, je crois, antérieures à celles-ci, la finesse des détails est poussée à un point excessif et se joint à une certaine roideur dans les mouvements. Ici, au contraire, le torse d'Hercule combattant le taureau représentait le mouvement vigoureux et souple de la nature. De si habiles artistes devaient avoir un but. Je crus le découvrir un jour qu'en allant dessiner une de ces têtes, je la vis à dislance, éclairée par le soleil : l'aspect en était complètement changé; la barbe et les cheveux avaient pris une légèreté, une transparence que n'aurait pu mieux rendre l'exécution la plus minutieuse. Les auteurs de ces sculptures ne s'é- *aient-ils pas arrêtés au point où leur œuvre, placée en. plein air et recevant des reflets de tous côtés, produisait l'effet voulu? — Je le crus alors. — Plus tard, après avoir réfléchi et observé avec attention, je me suis rangé

à l'opinion des érudits qui croient pouvoir aflirmer que, dans les belles époques de lart, les sculptures, les temples mêmes étaient polycliromes. Malgré la résistance encore assez grande de quelques artistes, ce fait paraît acquis à la science, et, sans m'arrêter aux preuves matérielles qui en ont été données, une pensée seule a sufQ pour me convaincre : c'est que les Grecs, pour lesquels le marbre n'avait pas plus de prix et d'intérêt que n'en ont pour nous les pierres des environs de Paris, devaient sentir le besoin diB l'embellir, de l'orner par des tons que leur climat protégeait'. Dans ce cas, il serait plus facile encore d'expliquer l'absence des détails dans les fragments trouvés à Olympie, et de supposer que ces détails étaient ajoutés après coup par la peinture. Je soumets humblement mon opinion aux érudits qui pourront, bien mieux que moi, résoudre cette question. J'ignore si M. Raoul Rocliette a traité ce pointlà dans son rapport sur les travaux de la com-

1 Je lisais ces jours-ci, dans un journal, que les Allemands, qui continuent les fouilles de ce temple, avaient trouvé des traces évidentes de peintures sur des statues, l'aut-il croire à une nouvelle si intéressante?

mission, et ne connais que de réputation les savantes études de M. Olivier Rayet sur Olympie.

Nos fouilles se continuaient avec assez de succès. M. Blouet venait de donner l'ordre de faire une tranchée dans la direction du lieu où se trouvait jadis la statue de Phidias; il en attendait avec anxiété le résultat, qui devait être décisif, quand une obligation à laquelle je ne pouvais me soustraire me força de quitter ' les travaux pour quelques jours , dans le moment le plus intéressant. Le nombre considérable d'ouvriers que l'on employait avait absorbé assez vite la somme mise à la disposition de M. Dubois, somme insuffisante pour l'importance des fouilles. Nous commencions à manquer d'argent, et je fus chargé, avec mon camarade de Gournay, d'aller en chercher à Modon, où était toujours le quartier général.

Avant de partir, j'assistai à une scène assez plaisante qu'amena précisément le payement des ouvriers. On leur donnait vingt sous par jour; mais, la plus grande partie de la somme que l'on avait apportée ne se composant que

de pièces de denx francs, ce payement avait lieu tous les deux jours, et nos soldats du génie en étaient chargés. Comme tous les Français en campagne, ces deux hommes témoignaient une impatience très-vive et un étonnement plus grand encore lorsqu'ils n'étaient pas compris des naturels; volontiers, ils se fussent écriés, comme cet autre soldat en pays étranger : c( Comment, sacrebleu! voilà quinze jours (( que nous sommes ici, et vous ne savez pas (( encore le français! » Aussi employaient-ils, pour échanger leurs idées, force gestes et quelques mots attrapés de droite et de gauche, qui ne constituaient pas un langage très -clair pour nos ouvriers. Un d'eux, engagé le matin même, et qui ignorait l'arrangement pris avec les autres, réclama le soir le prix de sa journée. Sur un signe négatif, qu'il ne comprit pas, il revint à la charge; notre soldat, réunissant tout ce qu'il savait de langues étrangères, lui répondit assez doucement : a Avpio (demain), pagat; aiijourdliui, niente înoneta. » A ce langage, le Grec, ahuri, le regarda d'un air hébété. Furieux de ne pas se faire entendre, le soldat

devint rouge, et tirant tout à coup une pièce de cinq francs de sa poche et la lui mettant sons le nez : « Eh bien! alors, animal, as-tu la « monnaie de cent sous à me donner? )> Nous assistions à cette scène : on juge de nos rires, auxquels prit part le Grec lui-même, sans trop savoir pourquoi. Giorgi fut appelé et termina TalTaire.

Nous étions prêts, deGournay et moi; notre guide et nos chevaux attendaient, et nous avions déjà serré la main à nos camarades, quand un exprès me remit cette lettre de Pélissier, que Delaunay, de passage à Pyrgos, avait été chargé de me faire parvenir. La voici, avec la suscription qui me fît sourire :

« A Monsieur Amaunj Duval, sur les ruines d.Olympie.

« ÏJln vel uhi.

« Modon, 17 mai 1829.

(( Mon cher Amaury, j'ai reçu de vos nou- « velles avec grand plaisir. Je regrette infini- « ment de ne pas avoir été du voyage du

LKTTUI'S DI' PÉLISSIER. 115

(( général Durrieu; mais tout cela a tenu à des a combinaisons tellement sottes que je ne vous {( le raconterai qu'à Paris, car j'en ai maintece nant trop d'humeur, surtout depuis qu'on est (( allé partout ou presque partout où je le dési- (( rais, et ce que d'abord on ne voulait pas. « J'en suis pour mon temple de Bassa, que je (( m'en irai sans connaître.

(( ^lardi, nous embarquons, et probablement « le lendemain nous serons sous voiles. C'est « toujours à Malte que nous faisons notre qua- (( ranlaine.

« Soyez persuadé de l'exactitude que je « mettrai à aller m'acquitter de vos commisc( sions et donner de vos nouvelles. Santé parce faite, gaieté, mais vif déeir de prompt retour, ce tel sera mon texte.

ce Dites mHle choses aimables à votre patron (( et à votre collègue Trézel. Le pauvre général ce Durrieu a encore eu la fièvre; il est mieux ce aujourd'hui. Le général Trézel est parfaite- n ce ment bien.

ce En faisant une fouille à Égine, on a découe< vert une citerne dans laquelle est crayonné

(( au charbon un dessin dont je vous envoie une (( rapide copie, et que l'on croit antique; il est « un peu erotique... Ce n'est pas ma faute^

« A. Pélissier,

« 7, boulevard Saint-Antoine, Paris.

(c p. s, — Mon ami Alexandre, du 58% se (( fait une fête de vous recevoir tous trois sur « les ruines de l'ancienne cité des Patréens.

c( C'est Delaunay qui porte cette lettre à Pyr- « g03. 11 doit rejoindre à Carithène

Le fameux Bory Saint-Vincent, Dont voici la brève épitaphe :

Littérateur sans orthographe, Et colonel sans régiment. »

Cette lettre m'attrista. Je voyais s'éloigner un homme qui m'avait témoigné une vive affection, je me trouvais plus isolé encore, et sa lettre m'ôtait même l'espérance que j'avais eue de le rencontrer à Navarin. Celle qui va suivre me fut retournée à Paris, après être allée me

' Au verso de cette lettre se trouve un dessin à la plume qu'il me priait de ne pas perdre, étant bien aise de le revoir à Paris.

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