‹ SouvenirsChapitre 54 sur 67 · TEMPLE DE JUPITER OLYMPIEN · texte numérisé non relu

TEMPLE DE JUPITER OLYMPIEN

pavé, en fit soulever un morceau. Son étonnement fut grand de voir au-dessous un pavé de mosaïque du goût le plus grand, le plus pur, et d'une simplicité toute grecque. Ce premier succès avait remonté le courage des érudits des deux sections : le pavé de marbre noir vint mettre le comble à leur contentement.

En effet, si la commission de Morée a rendu un service à la science archéologique, si elle a acquis des droits à la reconnaissance des érudits, c'est en découvrant la première, et d'une façon bien authentique, l'emplacement de ce temple qui avait été, dians l'antiquité même, un sujet d'admiration pour un peuple qui ne comptait plus ses merveilles.

Aujourd'hui, une nation qui n'est pas de nos amis a repris ces mêmes fouilles, et l'on parle de découvertes du plus haut intérêt, qui trancheraient des questions longtemps contestées. Je crois, en effet, que six pieds de terre enlevés sur l'emplacement de ce lieu si célèbre mettraient au jour des œuvres sans nombre, des chefs-d'œuvre même de tous genres, et chacun de nous ne peut que souhaiter le succès

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d'une entreprise qui n'intéresse que l'itrt et dont tout le monde profitera.

Quelques jours après mon retour à Olympie, on me remit ces deux lettres de ma sœur, dont la première adressée à mon père, qui me Pavait transmise, l'autre envoyée directement en Grèce :

« Londres ', juin 182 9

« Je n'ai pas encore reçu de lettre de toi, « mon cher et bon père; mais je sais que tu te « portes bien et que tu dînes tous les jours en (( ville. Cela ne m'inquiète pas; seulement, j'ai- « merais à voir de ta chère écriture, à lire ce (( que ton affection pour moi t'inspirerait, afin « d'être heureuse pendant quelques jours.

« Croirais- tu que Londres est un séjour au- « quel je ne puis m'habituer, et que je ne « pourrai peut-être pas y rester le temps que ((je voulais! Dès mon arrivée, j'ai perdu la

' C'est le voyage auquel Pélissier fait allusion dans une de ses lettres, et que ma sœur elle-même avait annoncé ci-dessus, p. ^67-168.

« voix, et puis le mal du pays m'a saisie au (( point que, pendant trois jours, on n'a su que (( faire de moi. Je ne connais pas de mal plus (( affreux : c'est réellement une maladie. Les « larmes me soulageaient, et j'avais fermé mes « fenêtres et mes rideaux, afin de ne pas voir (( d'Anglais. Mes hôtes eux-mêmes m'étaient « devenus insupportables. Tu concevras aiséce ment cet état : je vous quitte tous, je laisse à (( Paris affection et tendresse, pour venir dans « une ville étrangère, livrée à moi-même, seule, « sans pouvoir souvent me faire compren- « dre... C'est surtout la première nuit que j'ai « passée chez madame M... qui a été affreuse. (( La maison que j*habite est grande, démeu- « blée, noire et triste; il n'y a qu'une seule (( domestique. J'arrive à huit heures du soir; « on ne m'attendait pas, rien n'était préparé. « Madame M... était seule avec sa bonne; les (( voilà de se regarder, de se faire des signes. « On prend mes paquets, on les monte au troi- (( sième; je les suis, et j'entre dans ma chambre. « Un lit composé d'un matelas de pierre et d'un v( lit de plume, un lavabo, deux chaises, une

(( petile toilette : voilà mon ameublement, et si « noir, si sale! A cette vue, ie désespoir me « prit, je me crus dans une prison, ou tout au « moins dans une de ces auberges isolées au « milieu des bois, où l'on assassine les voya- « geurs. Je demandai le maître de la maison : il « n'était pas rentré pour dîner, me dit-on d'un (( air embarrassé; on ne savait pas s'il rentrerait « même pour coucher (c'est cela, me dis-je, il (c viendra cette nuit avec des amis). Réellement, ((j'eus peur; qui est-ce qui savait que j'étais « dans cette maison? personne. Avant de me (c coucher, je regardai partout, je levai le tapis « pour voir s'il n'y avait pas de trappe, je « fermai la porte à clef, je fis mes prières et «je m'enfonçai... oh! non, je ne m'enfonçai « pas, dans mon lit. Le lendemain, je me ré- « veillai sans avoir été assassinée.

« Mon hôte est un homme gros, petit et M commun, grossier même. Mon hôtesse est « petite, mince, coiffée à la Titus, et si gaie (( qu'elle m'en rend triste. Elle joue du piano « et de la harpe; mais elle n'est pas forte, et « chante ! . . . je ne peux pas y tenir. Leur société

« est inouïe aussi. On a donné une soirée pour « me faire entendre. Quelle soirée! J'ai eu un (( grand sucés; puis on m'a fait jouer au wliist « avec trois vieilles femmes dont les figures (( auraient effrayé le diable lui-même. A onze « heures, on a soupe, on a bu, on a chanté. (( J'attendais la fin de tout cela avec une impact tience extrême, quand on a apporté un pot (( plein d'eau bouillante et deux bouteilles, (( l'une de wiskey, l'autre d'eau-de-vie. Il m'a (( fallu avaler une gori^ée du mélange affreux « qu'on a fait, et ce qui m'a le plus étonnée, (( c'est de voir deux demoiselles prendre, sans « faire la grimace, chacune un verre, mais un « verre à vin de Bordeaux, plein d'eau-de-vie; (( je ne pouvais pas y croire.

« Si j'étais venue plus tôt, je crois que j'aut< rais réussi dans ce pays; mais je ne pourrai (( faire cette année que des connaissances qui « me serviront plus tard. Ma voix étant un peu « remise, j'ai porté mes lettres. Il y a quelque « chose de pénible pour moi là dedans; il (( m'est fort difficile de faire moi-même mon c( boniment et de dire avec modestie : J'ai du

a talent. Je l'ai dit cependant du mieux que j'ai « pu. Dans quelques maisons, on l'a mis tout « de suite à l'épreuve, et j'ai réussi; dans « d'autres, on m'a crue sur parole; partout, j'ai (( été bien reçue. Lady G... allait monter à che- (( val quand je suis arrivée (c'est la femme à la (( mode ici); elle avait son chapeau d'homme, « une chemise, une cravate d'homme, du rouge « jusque sous les yeux. Elle a au moins qua- « rante-cinq ans, et en paraît davantage par (( ses traits fatigués. Elle m'a reçue sa cravache (( à la main, mais très-bien, et je crois que « moi, pauvre petite bourgeoise de Paris, je lui (( ai plu. Mais elle n'est pas musicienne et ne (( me servira de rien. Cependant je ne regrette (( pas l'argent que je dépense en voitures et (( les énormes courses que je fais à pied, en « pensant à la connaissance que je prends « du peuple anglais. J'aperçois jusqu'aux plus (( petites nuances, et rien ne nous est plus « opposé, plus contraire que les Anglais. A (( présent que mes lettres sont portées, je dois {( attendre qu'on m'engage, soit à dîner, soit à « passer la soirée, et alors je serai présentée à

u tous les gens qui se trouveront là. En atten- « dant, je dépense de l'argent, je n'en gagne « pas, et je me meurs d'ennui. Car, ne trou- « vaut rien dans la société de mes hôtes qui (( me plaise, je reste dans ma chambre, seule, « toute la journée, et je me couche à neuf (( heures.

« Et toi, bon père, que fais-tu? où vas-tu? « Je parie que tu n'as pas été à l'Arsenal! J'en (( suis fâchée, parce que c'est, je crois, dans « cette maison que tu es le plus aimé et le plus (c apprécié. Et tes affaires? Oh! n'en parlons « pas; je ne suis pas assez gaie pour cela. Et (( mon Isaure? Je suis sûre qu'elle est bien gen- (( tiile pour toi. Comme ma tante va partir, « j'avais pensé à la mettre tout à fait dans sa « pension,; mais, si tu veux et si tu peux la « garder à la maison, elle n'ira à sa pension « que le jour, et elle reviendra dîner avec toi. « Annette en aura grand soin, et la mènera « promener le soir; puis je la prierai de cou- « cher dans mon lit, afin que ma fille ne soit (( pas seule. Fais ce que tu croiras le plus con- « venable. Adieu, bon et excellent père; je

c< voudrais t'avoir avec moi, et puis avoir ma « fille : alors, je pourrais rester à Londres. Je (( t'embrasse tendrement.

« Emma.

(( Envoie-moi donc la lettre d'Amaury, ou (( bien dis-moi s'il compte revenir bientôt. « Beaucoup de détails. »

« Paris, juillet 1829.

« Je suis de retour, mon Amaury; je suis (( revenue à ce cher quai Conti, au bout de six (( semaines d'absence. Ah! que cela paraît « doux! Que sera-ce pour toi? Pendant mon « absence, papa a reçu deux lettres de toi : ce (( qui m'a fort mise en colère; il me semble que « monsieur mon frère aurait bien pu m'écrire « aussi. Non; monsieur n'avait rien à me dire. « Je devrais faire de même; nous verrions si « cela te plairait. Et encore prétendre que, (( pour une femme auteur, j'écris bien peu! « Insolent! Tu devrais bien imiter les Grecs, « que tu dis si polis. Mais je suis bonne, et je te

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(( pardonne, pourvu que tu m'envoies encore (( quelque jolie fleur.

« Mon voyage a été merveilleux. Seulement, « comme à l'ordinaire, le mal du pays m'a sai- (( sie, et il a fallu revenir. Mais ce n'est pas « sans avoir été partout, sans avoir tout vu. (( Arrivée au mois de juin, j'ai joui à Londres (( des plaisirs du carnaval; j'ai été au bal mas- (( que, à trois bals, à deux concerts, à tous les a Spectacles, toutes les promenades, toutes les « campagnes, à cheval, à pied, en voiture; j'ai « vécu double pendant cinq semaines, et j'ai « obtenu le plus brillant succès. Mais ce que « j'ai vu de plus curieux, c'est le bal masqué de « l'Opéra. Rien ne ressemble à cela, rien ne (( m'a plus étonnée. Les billets coûtaient une « guinée chacun. Tu juges si j'en voulais! mais « M. Han... en trouva àsept schellings, moyence nant qu'on prendrait une bouteille de vin. Me » vois-ta au bal masqué, avec une bouteille de (( vin sous le bras? Mes compagnons burent la (( leur; mais moi, je rapportai la mienne, au « grand contentement de mon hôte. Quant au « coup d'œil, il est difficile d'en donner une

(( idée. Ce n'est qu'une sale et immense masea- (( rade des rues de Paris. Les femmes et les (( hommes sont tous détruises. Au milieu do la « salle est un bruyant orchestre, qui joue des (( airs anglais et des rills écossais; et ce qui m'a (( le plus étonnée, c'est que tout le monde (( danse. Des gens raisonnables et âgés se pro- « mènent tranquillement : ils entendent un rill, « et les voilà de sauter tout à coup comme s'ils « étaient piqués par une tarentule; cela produit « le plus singulier effet du monde, et me diver- « tissait beaucoup. Mais j'en eus bientôt assez. « Ce spectacle est dégoûtant : il s'y passe des u choses inouïes, et je n'oublierai jamais la peur « que j'eus quand un jeune raatelot escalada (( notre loge pour m'ofl'rir des bonbons. Je ne « voulais pas les prendre; il m'y obligea en me (( les mettant de force dans la bouche. Tu juges

« de ma fureur Ils étaient fort bons. Les

« hommes qui ne sont pas déguisés ont tous un « faux nez. Je conçois qu'on se cache pour aller (( là. N'est-ce pas curieux de voir ce peuple « mettre tout à coup de côté ses habitudes de (( réserve exagérée, et, dans cette occasion,

(( perdre la tête, s'enivrer, ne penser plus qu'à « manger? C'est dégoûtant.

(( Je t'avais écrit que je partais pour Londres « afin de me distraire, de tâcher de chanter en « Angleterre et de gagner un peu d'argent. Ce « projet était difficile à exécuter : une femme « seule, qui n'avait pour appui que son talent et a ses bonnes manières, devait, pour réussir, sur- « monter de grands obstacles; mais ma bonne « étoile!... Et munie de bonnes lettres de re- (( commandation, je me suis présentée, j'ai « chanté, j'ai vaincu; c'est-à-dire que tu ne (( peux pas te faire l'idée de mes succès. On (( donnait bals et concerts pour la jolie dame (( française. Que j'aurais voulu que tu fusses là, « pour jouir d'abord de mes triomphes, puis « pour voir les tournures et les costumes que « j'ai vus! Mais les Anglais ont une manière « d'applaudir qui m'a bien étonnée. — Vous « chantez, vous chantez bien; — ils parlent (( entre eux. — Vous finissez; — un silence (( complet. J'avoue que, peu faite à cela, j'ai (( cru que je ne plaisais pas. Mais quel a été mon (( étonnement quand on m'a priée de recom-

(( mencer trois fois ce que j'avais chanté! — « On n'applaudit ici qu'au théâtre, et beaucoup (( plus qu'à Paris,

(( J'ai été à un grand bal ! Une tranquillité, (( un calme à dormir debout. On danse, c'est- « à-dire on marche, sans se regarder. La contre- « danse finie, le cavalier offre son bras nonce chalamment et ramène sa danseuse à sa place, « sans la saluer. Comme tout cela est drôle I

« J'ai trouvé à Londres mon compère L. de « G. . . , riche et assez joli garçon. Tu vas tout de « suite dire : Épouse-le bien vite. Et je te ré- « pondrai : Jamais. Tu le verras, et tu le jugece ras. D'abord, il ne met pas l'orthographe; « puis il a le ton d'un commis voyageur. C'est « Legrand dans les Premières Amours. Il me (( disait l'autre jour : «Vous qui avez de VesloCy « prévenez-moi donc quand je dirai une bêtise; « cela me rappellera ma pauvre femme, qui me (( disait toujours : Tu viens de dire une bêtise. » « — La lâche serait trop difficile à entrepren- « dre; aussi je n'y pense pas. Au fond, c'est un « bon garçon, très-complaisant, très-empressé.

(( J'ai aussi trouvé Isaure Gay là-bas; je Tai

«engagée à revenir en France avec rnoi, cl « L. deC... nous a servi de cavalier. Celte pau- « vre Isaure n'a pas cessé d'être à la mort du « mal de mer, ainsi que de C... Ils m'ont mau- « dite pendant quatorze heures, car, lu le sais, « comme à l'ordinaire, je n'avais rien. Je riais, « je mangeais, j'ai même bu du vin de Cham- (( pagne à bord, avec les trois seuls hommes (( encore debout.

« J'ai vu Dieppe, ville affreuse; mais Rouen « m'a charmée. Rien de plus beau que la vue « qu'on a du haut de la cote Sainte-Catherine. . (( Et l'abbaye de Saint-Ouen! L'as-tu vue? J'en « suis enthousiasmée, je ne pouvais en sortir; « il faut que ce soit bien fort, car je n'aime « guère l'architecture. Le soir, nous avons été « au théâtre voir Potier dans Weiihcr; nous « sommes restés sur la place à force de rire. (( Il est merveilleux. Enfin, je suis arrivée à « Paris, où j'ai retrouvé en bonne santé notre (( bon père, mon Isaure chérie, qui est grande a et gentille. C'est tout ce qui m'intéresse.

(( M. Pélissier est venu voir papa ; je n'y étais « pas. Il partait le lendemain pour Strasbourg,

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