‹ Souvenirs, 1860-1885Chapitre 30 sur 34 · CHANTS DE LA MORT · texte numérisé non relu

CHANTS DE LA MORT

LES DEUX ANGES (Ballade allemande.)

Tout est repos, tout est silence.

Il fait nuit. Les prés sont déserts,

Et de robscurité s'élance

L'astre au front d'argent dans les airs.

Sur le sommet de la colline Un doux son vient de retentir.

La cime des arbres s'incline Sous le vent qui la fait frémir.

Deux anges traversent l'espace, Aussi rapides que l'éclair, Et volent, laissant sur leur trace Un sillon de flamme dans l'air.

Ils oni un différent message Que leur a donné le Seigneur, Mais ils sont frères de visage, Mais ils sont frères par le cœur.

L'un finit les maux de la terre ; L'autre les calme et les endort.

Lui, c'est le Sommeil, et son frère S'appelle l'Ange de la Mort.

Sur le mont au sommet blanchâtre Tous les deux arrêtent leur vol, Et leurs pieds, plus blancs que l'albâtre, Effleurent à peine le sol.

Contemplant à ses pieds la nature assoupie. Le repos, de la terre et le calme des cieux, Les travaux suspendus et la guerre endormie, L'ange du doux sommeil trouvait son sort heureux. 11 bénissait le Dieu qui le donne à la terre, Et souriait... Mais toi qui venais de ravir Au père son enfant, à la fille sa mère, Pensif, tu soupirais, ange qui fais mourir.

LES DEUX ANGES 223

Sombres étaient les cieux, les forêts, la verdure ; Sombre ton cœur... Avec un long gémissement, Ta voix laissa tomber ces plaintes, tristement, Comme le vent du soir, au sinistre murmure :

0 toi qui, chaque nuit, apaises les douleurs, Qui fais fuir les regrets et qui sèches les pleurs,

Tu dois bénir ta destinée, Mon frère. A ton aspect la souffrance s'enfuit. Et l'homme se repose, au milieu de la nuit,

Des longs travaux de la journée.

Consolateur béni, tu parcours à la fois

Le chaume des pasteurs et le palais des rois;

Le Seigneur te donne à la terre, Ainsi qu'à la prairie il donne les ruisseaux, L'amour à la jeunesse, aux forêts les oiseaux,

Aux infortunés la prière.

0 mon aimable frère, ô Sommeil, ù trésor,

Tu verses à l'enfant de riants songes d'or.

Tes ailes ont un doux murmure ;

Et les miennes, hélas ! ont un triste frisson, Dont le froid glacial, dont le lugubre son Fait frémir d'effroi la nature.

Comme le vent d'automne, en un ciel triste et noir. Arrache et fait voler les feuilles vers le soir.

Ainsi, dans ma course cruelle, Je souffle, et devant moi les mortels, nuit et jour, Sont chassés, et s'en vont se perdre sans retour

Au fond de la nuit éternelle.

Ainsi l'ange chantait, et son front virginal S'était comme obscurci d'un nuage ; son frère Voulut le consoler, d'une voix plus légère Que l'aimable zéphyr au souffle matinal.

Toi dont le doux regard reflète mon image. Qui secours avec moi le sort des malheureux, Frère, pourquoi ces pleurs et ce plaintif langage? La douleur convient-elle aux habitants des cieux?

LRS DEUX ANGES

Moi, l'ange du sommeil, je n'apporte à la terre Qu'un repos fugitif et plus court que les nuits; La souffrance revient quand revient la lumière; Je suspends les douleurs, et toi tu les finis.

Longtemps enseveli dans un lieu de torture Où jamais le soleil n'envoyait sa clarté. Le captif qui revoit les champs et la nature Respire avec transport l'air de la liberté.

Ainsi, lorsque ta main la sauve et la délivre, L'âme libre, arrachée à la prison du corps. S'envole droit au ciel, et, commençant à vivre, Ne connaît ni douleur, ni honte, ni remords.

O mort, tu changes la souffrance En une éternelle santé, 0 mort, grâce à toi, l'espérance Se transforme en réalité !

Tu conduis l'homme raisonnable Au séjour où vit la raison, Où brille le ciel véritable, Sans nuage et sans horizon.

Par toi rayonne l'allégresse, Par toi paraît la vérité ; Aux vieillards tu rends la jeunesse.

Aux esclaves la liberté.

S'il faut qu'un petit enfant meure, Ne plains ni sa mère ni lui ; Il vole à l'heureuse demeure :

Enfant hier, ange aujourd'hui.

Par toi, la sœur revoit son frère A la clarté du firmament ; Tu rends aux orphelins leur mère, Aux jeunes filles leur amant.

Il dit : semblables à l'aurore Qui dissipe la froide nuit, Les accents de sa voix sonore Calment son frère, qui sourit.

Tous deux alors ils s'embrassèrent.

Leurs regards étaient doux et clairs, Et radieux ils s'envolèrent Dans l'espace infini des airs.

LA TOiVlBE DE MARIE

Il fait froid. 0 nuit ! les ténèbres Ont noirci les sombres cyprès, Et comme autant de glas funèbres Grondent les vents dans les forêts.

Tout est morne dans la nature En cette nuit pleine d'horreur, Si tristement le vent murmure Qu'il semble souffler la douleur; Les arbres perdent leur verdure.

Leurs rameaux tombent gémissants, La neige s'étend sur la dure Et le frisson glace mes sens.

2n SOUVENIRS

Masœur, tatombeesttriste, et l'aquilon d'automme, Qui souflle dans les cœurs les regrets et le deuil, Vient de flétrir les fleurs et la blanche couronne Dont la main de ma mère a paré ton cercueil.

J'étais bien jeune encor, quand tu nous fus ravie ; Je n'ai de toi qu'un faible et vague souvenir ; Mais repassant en moi l'aurore de ma vie, Je songe avec terreur que je te vis mourir.

Chaque soir tu priais le ciel pour mon enfance, Et le ciel, chaque soir, souriait à tes vœux. Tu charmais mon berceau de tes chants d'espérance. Et tu veillais sur moi comme un ange des cieux.

Oh ! je t'aimais; mes yeux, en s'ouvrant à la vie. Aperçurent d'abord ton sourire adoré.

C'est ton nom virginal, douce et bonne Marie, Que le premier de tous ma bouche a murmuré.

Chère enfant, que le ciel enviait à ma mère. Qui semais sur ses jours le calme et le bonheur, Ton œil la remplissait de joie et de lumière. Dis-moi, qui t'a fait fuir ses baisers, pauvre sœur ?

Oh ! qu'ils brisent le ccciir, les cris de la souffrance ! Oh! comme ils sont affreux, les regrets supertlus De la mère qui dit, écoutant le silence : « Quoi, ma fille, mon Dieu, ne me parlera plus! »

a Dis-moi, Dieu de bonté, dis-moi ce qui te touche, Si ma fille à la vie allait rouvrir les yeux !... Mes bons amis, placez un miroir sur sa bouche... Mais non, tout est fini, ma fille est dans les cieux »

Elle était là, devant la couche funéraire. Muette et regardant sa fille avec effroi. Décembre et les frimas glaçaient en vain la terre. Ses membres accablés ne sentaient pas le froid.

Que t'a-t-elle donc fait, mon Dieu, la pauvre femme. Sinon de t'adorer, sinon de te bénir ? Tu lui brises le corps et tu lui brises l'âme ; C'est donc un jeu pour toi de la faire souffrir?

Eh ! qui te fléchira, si ce n'est un mère ? De quoi prends tu pitié, si ce n'est de la foi D'une candide enfant dont la jeune prière, Matin et soir, montait libre et pure vers toi ?

2ri SOUVENIRS

Ma sœur, souffres-tu bien des larmes de ta mère, Et, du fond du tombeau, gémis-tu de son deuil ? Fait-il bien froid, enfant, sous cette blanche pierre, Et trouves-tu pesant le poids de ton cercueil ?

Je pleurais ; le ciel était sombre,

Et je n'apercevais que l'ombre ; Mais tout à coup je vis, sous le souffle du vent, Les nuages brumeux quitter le firmament.

Une lueur pâle et blanchâtre

Parut, et la lune d'albâtre, Dont les rayons dormaient dans le cristal des eaux, Éclaira doucement le marbre des tombeaux.

Pardon, masœur, ma voix blasphémasur ta tombe ; Pardon si j'ai douté de ton sort bienheureux. Tu n'entends ni le vent, ni la feuille qui tombe; Ton corps seul est ici, ton âme est dans les cieux.

0 toi qui mourus vierge, innocente Marie, Non, tu ne souffres pas dans ce sinistre lieu. La mort ouvrit pour toi les portes de la vie. Celui qui te plaindrait ferait injure à Dieu.

Rien de tes jours naissants ne troubla l'harmonie, Ta lèvre ne but point dans le calice amer. Douce enfant, qui mourus au printemps de la vie, Pour t'envoler aux cieux sans connaître l'hiver,

Et semblable à ces fleurs qui meurent à l'aurore Sans avoir à souffrir de la chaleur du jour, Tu ne vis qu'un ciel pur, un air clair et sonore, Où les oiseaux des bois chantaient avec amour.

Et maintenant que tes cantiques Charment les lumineux portiques, 0 chère enfant, veille sur moi; Toi qui, si loin de nos orages, Vois sous tes pieds les blancs nuages.

Ma sccur, je t'invoque avec foi.

Adoucis pour nous la souffrance.

Remplis notre maison de fleurs, Rafraîchis-là par les douceurs Du souflle aimé de l'espérance.

Ange si pur, ange à Toeil bleu, Qu'aperçut un instant la terre, Oh ! fais monter notre prière Jusqu'au trône éclatant de Dieu !

AU

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