LA CRÉMATION H
Ja deuxième commission, je dois une mention spéciale à un vieillard dont je reçus la visite vers le milieu de Tannée 1878. Etait-ce un fanatique ou un industriel cherchant à créer un nouveau procédé d^exploitation? Je Tignore. Il venait de la province, du département de l'Aisne, je crois. Plus convaincu, en apparence, que mes collègues les plus convaincus, plus persuadé qu'aucun d'eux du plaisir qu'on devait avoir à collectionner les cendres de ceux qu'on avait aimés, cet homme, ingénieux et original, m'apportait des échantillons de divers bibelots qu'il se proposait de fabriquer, ou de faire fabriquer avec ces précieuses cendres.
« Voyez, me dit-il, ces objets; ils n'ont pas été » faits avec des restes humains, je n'en avais pas à » ma disposition ; mais avec les cendres d'un mou- » ton livré à la crémation. Voici une petite boîte » ayant la forme d'un mausolée, voici un petit » buste, un artiste intelligent pourrait sans diffl- » cultes reproduire les traits de la personne décé- » dée. On pourrait faire avec ces cendres, des » statuettes, des vases, tout ce que l'on voudrait » enfin. Vous rendez-vous bien compte, ajoutait » cet étrange inventeur, de tout le parti que les » familles pourraient tirer des cendres de leurs » morts regrettés et quelle satisfaction elles éprou- » veraient à pouvoir les contempler chaque jour. »
12 PMILOSOPHIK ET POLITIQUE
durëedeson séjour à Paris, à la plupart des réunions qui eurent lieu.
Avec de tels élémenls, les controverses étaient nécessairement vives et passionnées; mais sans cesser jamais d'être courtoises. Chacun soutenait sa thèse avec l'ardeur des convictions profondes. Tous, pénétrés du profond respect des croyances, écoutaient, non seulement avec patience, mais avec intérêt et bienveillance celui qui parlait ; bien convaincus qu'ils étaient d'ailleurs que, dans le développement de toutes les doctrines, de celles même qu'on peut considérer comme de véritables utopies, quelque rayon de lumière pouvait jaillir.
Dans ces réunions composées de véritables librespenseurs, d'hommes d'études, chercheurs des vérités utiles à l'humanité, mais très différents d'esprit, de caractère, de manière de vivre, régnait une si complète confiance dans l'honnêteté et la bonne foi des uns et des autres, qu'une sympathie très vive entre tous en était née.
La tolérance, cette vertu négative inconnue encore de la plupart des hommes, était véritablement dépassée et remplacée, chez les habitués du salon de Fauvety, par un sentiment affectueux, presque fraternel, qui rendait facile la pratique du respect de ce que l'homme a de plus intime et de plus pré- '^x, ses opinions et sa foi.