LE SALON DE CH. FAUVKTY
Vingt-cinq ans et plus ont passé. Plusieurs de ceux qui assistaient à ces réunions sont morts. Les autres ont été dispersés par les hasards de la vie et des Révolutions. Devenus vieux, tous ceux qui vivent encore regrettent, j'en suis certain, ce temps d'aspirations vivaces vers le beau, le vrai et le juste, qui les avaient réunis, sinon dans une môme communion, au moins dans une môme confraternité.
Quant à moi, j'en ai conservé le plus vif, le meilleur souvenir.
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Le fanatisme est une aberijation de Tesprit contre laquelle Texpërienceet la raison sont impuissantes.
Je reçus, il y a quelques années, la visite d'un banquier de Constantinople, nommé Scaliéri, avec qui j'avais eu occasion d'échanger de nombreuses correspondances.
II venait, disait-il, pour une opération financière, pour quelques affaires maçonniques étant président de Loge et, en môme temps, et surtout, pour demander à un photographe spirite de faire le portrait de sa femme morte depuis quatre ans.
Quelques personnes, parmi lesquelles se trouvait Massol, étaient présentes quand Scaliéri me fit cette étrange confidence. Toutes se récrièrent, "nais inutilement. Scaliéri était profondément
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convaincu et rien n'eût pu le faire renoncer à son projet.
Un de ses compatriotes qui l'accompagnait, moins crédule que lui, proposa de le conduire chez le photographe dans le but de déjouer tout charlatanisme, et d'empêcher son ami d'être la victime d'un escroc.
— Je trouverai bien le moyen, nous dit -il à part, de mettre dans l'embarras cet étrange photographe.
Il fut convenu qu'ils nous feraient connaître lo résultat de leurs tentatives, et rendez-vous fut pris pour une époque assez rapprochée.
Le jour venu, tous les témoins de la première entrevue étaient présents ; Scaliéri arriva rayonnant, son ami paraissait atterré.
— Hé bien?
— Tout a parfaitement marché, dit Scaliéri.
— Vraiment ! Racontez-nous donc cela.
— A.rrivés chez l'opérateur, il nous a demandé ce que nous désirions. Mon ami m'avait fait promettre de ne fournir à cet homme aucun renseignement pouvant l'aider dans sa tâche. J'y avais consenti parce que je savais bien qu'à Faide des esprits il saurait parfaitement et complètement ce que nous voulions et ce quMl aurait à faire. Il fallait répondre cependant à sa question. Je me
bornai à lui dire que je tenais à avoir le portrait d'une personne décédée depuis quelques années et je pris grand soin de ne lui indiquer ni Tâge, ni le sexe de cette personne.
— C'est bien 1 dit le photographe, attendez ici, je vais faire ce qui est nécessaire.
Il revint au bout de quelques instant^ portant un cliché sur lequel se trouvait à ma grande surprise... Devinez quoi? non, vous ne devinerez jamais. . . au lieu du portrait de ma femme, le portrait d'un homme portant une grande barbe.
Nous aurions éclaté de rire si le ton sérieux et Tair satisfait de Scaliéri ne nous avaient véritablement attristés.
Scaliéri était un homme de bonne mine, d'une physionomie ouverte et sympathique.
Il nous regardait avec attention, étudiant sur nos visages l'effet produit par son récit, nous interrogeant du regard.
— Comment, dit l'un de nous, n'avez^vous pas compris que cet homme était un misérable fourbe?
— Au contraire, répondit Scaliéri, cette expérience a été la confirmation de toutes mes espérances et de ma croyance au spiritisme.
Ce portrait est celui d'un de mes excellents amis, mort quelque temps avant ma femme et qui pour se rappeler à mon souvenir est venu se placer le
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premier devant l'appareil, certain qu'il était de me faire une surprise agréable. Maintenant je suis heureux, j'aurai le portrait de mon ami et celui de ma chère femme.
— Mais, mon pauvre Scaliéri, m'écriai-je, vous êtes fou 1
Il me regarda doucement , comme un homme qui vous prend en pitié, me tendit la main et nous quitta. Depuis ce jour je ne l'ai pas revu. Il ne m'a jamais écrit.
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Henri Carie , professeur de philosophie, spiritualiste convaincu, travaillant comme Fauvety à la fondation d'une religion nouvelle; mais, moins tolérant que lui, il n'entendait admettre dans son église que ceux qui croyaient à Dieu et à l'immortalité de l'âme. Ardent apôtre, Carie faisait, dans quelques groupes modestes, des prédications périodiques et se laissait déjà appeler M. le pasteur par quelques amis. Excellent homme, au reste, bon, serviable, estimé et aimé de tous ceux qui s'étaient trouvés en relation avec lui.
Comme Fauvety aussi, il avait cru trouver dans la franc-maçonnerie un milieu favorable à ses projets. Initié dans la Loge Renaissance, il ne tarda pas à donner sa démission quand fut soulevée dans ce groupe la question relative à la suppression des formules dogmatiques. Il reprit plus tard l'activité maçonnique dans la Loge le Libre Examen^ dont les membres lui parurent professer des opinions plus conformes aux siennes, II. Carie a rédigé pendant plusieurs années un journal spiritualiste ayant pour titre : La Libre Conscience.
Raieant, républicain ardent et à toute épreuve, qui fut le compagnon, l'ami de Barbes et de Martin Bernard et qui partagea leur captivité sous le règne de Louis-Philippe. Sous une apparence d'extrême douceur, Alexandre Raisant cachait la plus grande
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énergie. La légende lui attribuait un rôle des plus importants dans le renversement de la Monarchie de Juillet.
C'est lui, disait-on, qui, dans la nuit du 23 au 24 février 1848, avait promené dans les rues les cadavres des victimes de la fusillade du boulevard des Capucines, criant vengeance, appelant le peuple aux armes, et faisant sonner partout le tocsin. Je ne sais s'il a joué un pareil rôle ; mais je sais qu'il était capable de le jouer. J'en ai pour garant sa haine de toutes les tyrannies et de tout ce qui pouvait faire obstacle à l'avènement de la République. Raisant, qui avait sacrifié sa fortune et la plus grande partie de son existence à la cause républicaine, qui, dominé par les aspirations les plus généreuses, ne rêvait que paix universelle et fraternité humaine, devait finir bien malheureusement. Après avoir refusé tout emploi au 4 septembre 1870, dépourvu des ressources les plus indispensables, quand vint la Commune, il se vit obligé d'accepter l'emploi de commissaire spécial de la Bourse. Arrêté par les troupes de Versailles à leur entrée à Paris, il fut conduit à Sator}^ puis à Saint-Cyr, puis à VWe d'Aix, puis ailleurs, puis ailleurs encore, et condamné finalement à six mois de prison par un Conseil de guerre. Enfermé dans la prison de
Rouen, il y mourut quelques jours avant Texpira-
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lion de sa peine. Pauvre Raisant! Il méritait un meilleur sort- Juliette Lamber, qui se nommait alors M™" Li Messine et qui , mariée en seconde noces, est devenue M'"= Edmond Adam. La plus jeune parmi les femmes qui assistaient aux soirées de Fauvety ; c'était à tous les points de vue une personne charmante. Dans ces réunions presque austères, où des liommes, qui, généralement avaient atteint l'âge mûr, délibéraient gravement sur les questions les plus ardues de ta piiilosoplile et de la morale, elle apportait l'entrain, la vivacité, lecliarme de la jeunesse. Elle avait déjà publié plusieurs œuvres littéraires et un volume de polémique : Blanche de Coiicy , l'Enfance , Idées anHprouihonniennes sur l'amour, la femme et le riarlage. Toujours active et par un privilège particulier de la nature, toujours jeune, elle a fait paraître depuis cette épo ■ que de nombreux ouvrages notamment ; Le Mandarin, La Papauté, Récits d'une paysanne. Le Siège de Paris, Journal d'une Parisienne, Grecque, etc., etc. Elle a, en outre, contribué pour la plus grande part à la création de la Nouvelle- Hervé, publit^alion destinée à fair^î concurrence à la Revue des Deux- Mondes. Après 1870, le salon de M»"' Adam Oevint un centre politique et "Te qui réunit, pendant la période du 16 mai